A propos de la campagne contre le Maroc : Quand parler de coordination n’est pas faire preuve de paranoïa


À quoi reconnaît-on une offensive coordonnée ? La concomitance, la simultanéité ou la succession des actes qui la composent, certes, mais pas que, et pas souvent. Évoquer une quelconque « coordination » derrière des initiatives de la presse ou de la société civile suffit pour jeter le discrédit sur qui s’en fait écho. C’est le discours paranoïaque. La propagande délabrée. La rengaine usée. Souvent, le lecteur ne souhaite y voir que des réunions secrètes, des ordres du jour dictés d’en haut, des conventions tacites, l’attribution de visées obscures, et en tout et pour tout, des choses risibles et des histoires à dormir debout. Ce n’est pas de cela dont il s’agit.

Sauf dans le cas d’entreprises mettant clairement en avant l’existence d’une coordination, comme c’est le cas du consortium Forbidden Stories, nous n’entendons pas, par l’usage du terme « coordination », la présence d’une organisation centralisée et hiérarchisée, avec ses niveaux de décision et d’exécution. Ce serait faire preuve d’une grande naïveté. Il s’agit davantage de l’interdépendance d’acteurs d’un ou de plusieurs univers, impliqués dans un contexte défini, solidarisés par des représentations communes et par des thèmes de travail communs. Les relations entre ces acteurs sont caractérisées par des liens d’une très grande densité, et par une faible distance sociale. En des termes plus simples, un milieu qui baigne dans les mêmes eaux, qui bénit les mêmes entités et maudit les mêmes entités. Ou, si l’on est peu porté sur des exemples tirés de la foi, qui encourage les mêmes équipes et déteste les mêmes équipes.

Offrons une vue éclatée de ce qui précède: prenons une presse, des militants et des groupes d’intérêts, soit des sphères d’activité entrelacées qui traitent ou dépendent les unes des autres, bien qu’elles soient traversées par des logiques antagonistes et des intérêts contradictoires. Les espaces-sas entre ces différents mondes aménagent des marges de courtage au profit des individus inscrits dans plusieurs d’entre eux (ex: journalistes-militants au service d’une cause, ou militants proches de journalistes). Ces positions sociales situées dans un « entre-deux », ou à l’intersection de plusieurs sphères, ouvrent à leurs titulaires la possibilité d’une utilisation discrétionnaire d’un titre tiré d’une sphère (celui de journaliste, ou de militant) et d’opportunités et de ressources d’action tirées d’une sphère (un reportage, une enquête, ou une capacité d’influence auprès de journalistes dans le cas d’un militant), pour la poursuite d’objectifs situés en dehors de ceux de la sphère en question.

Jusqu’ici, rien d’aberrant. Journaliste et militant peuvent être des titres interchangeables, pourvu que le journaliste (comme le militant) parvienne à différencier les rôles sociaux qu’il endosse. Mais que se passe-t-il lorsque se juxtaposent arrières-pensées politiques et travail journalistique ? Et plus pernicieux encore, lorsque, pour dénoncer une situation, le ciblage d’un État sert les intérêts de quelques individus ou de quelques groupes sociaux ?

En France, le Maroc a mauvaise presse. Il est vrai que le bilan du royaume en bien des domaines n’est pas toujours réjouissant: libertés publiques et privées, droits économiques et sociaux gagneraient à être renforcés. Mais il n’y a pas que ça. Le Maroc aurait perpétré une fraction des actes que l’Algérie multiplie comme des pains, il aurait fait les manchettes. Que l’on songe à la couverture et à certaines réactions outrées qui avaient suivi l’intervention de l’armée royale à Guerguerat. L’opération n’avait, pourtant, fait aucun mort et aucun blessé. Un simple camping sauvage débâti, une route déblayée, le trafic routier qui reprend et les marchés des pays d’Afrique subsaharienne de nouveau approvisionnés.

Alors, pourquoi ? Trustée par des journalistes biberonnés aux principes républicains, qui voient tout ce qui n’est pas élu à mandat fixe sous le terme de président et qui siège dans un palais présidentiel comme une forme d’arriération ou de retard démocratique, même quand un président n’en serait pas vraiment un, ou à vie, et donc alimentée de préjugés systémiques contre la monarchie, la presse française souvent montre ses crocs. On en sait le tranchant et la couleur, et ils ne font pas peur; jaunes et creux. Quand il s’agit des pays du voisinage par contre, la presse française affiche pour large partie une incroyable indulgence: son peuple a souffert, son système serait perfectible, il faut juste les hommes et la volonté. Mais le Maroc. Des tensions unilatéralement décrétées et déclarées ? Quelque part, c’est aussi la faute du Maroc. Une campagne belliciste menée par l’Algérie ? Rechercher la responsabilité du Maroc. La quête active d’un point de départ d’un conflit armé de la part du voisin de l’Est ? Le Maroc.

Il n’échappe à personne qu’ils ne sont pas nombreux, et qu’ils sont souvent les mêmes, ceux qui dictent ou qui pèsent sur la couverture du pays. Mêmes individus, mêmes journaux, mêmes groupes aux affinités électives (et sélectives). On revient au point de départ: un milieu qui baigne dans les mêmes eaux, qui bénit les mêmes entités et maudit les mêmes entités.

Ceux qui font tourner le manège sont des journalistes qui apparaissent comme des « experts », des « spécialistes » ou des « grands reporters » d’une région grande comme sept fois leur pays, et qui compte autant de diversité que leur pays n’en a jamais eu: des systèmes politiques, des choix économiques et des spécificités sociales tellement différents, tellement à part, qu’il serait difficile de trouver un quelconque fil rouge (mise à part la géographie) pour mettre tous ces États dans le même panier. Certains d’entre eux sont passés d’ici ou ont fait carrière ici, en d’autres temps, une autre époque, et les voici aujourd’hui, has-been et en fin de carrière, manutentionnaires d’un journalisme approximatif et orientaliste, à dénoncer un retour à l’ère Hassan II ou aux années de plomb, à raconter leur vieille gloire, le goût de l’inachevé à la bouche. Mais leur discours ne sert qu’à une chose: il sert à dire, à ceux qui ne les ont pas assez entendus, que la liberté d’expression et de pensée a commencé avec nous et a pris fin avec nous. Comme d’autres ont personnifié l’État (« l’État, c’est moi »), eux se piquent de revendiquer: nous sommes la liberté d’expression et de pensée, et tout ce qui est venu après n’est rien. Médias et journalistes français et auxiliaires marocains vivront longtemps de ce commerce, tant que prévaudra en France une certaine ignorance de ce pays et de ce qu’il s’y passe réellement. Car l’ignorance est leur objet économique.

S’ajoutent des activistes déracinés, en mal de contact avec le royaume, en ce siècle paradoxal où l’on peut tout savoir et tout vérifier d’un claquement de doigts, mais où on ne veut simplement pas. Ne sachant les nouvelles du Maroc qu’à travers les rapports qui leur parviennent de leurs associations de référence et les canaux militants, leur exil fait penser à celui des oiseaux: ils partent et reviennent, affaire de confort thermique. Ils rêvent de révolutions à n’en pas finir, de grand remplacement des élites et de renouvellement catégorique, et pas dans un an ni dans dix, on les veut pour hier s’il vous plaît.

Tous partagent les mêmes perceptions et les mêmes représentations sur le Maroc, à tel point qu’il est difficile de savoir qui influence qui: ils pensent comme un seul. Et leur pensée se limite au suivant: monarchie autoritaire, renseignements hors de contrôle, droits bafoués, économie rentière, etc. Servant de référence aux autres journaux qui, eux, ignorent authentiquement tout du royaume, les prescripteurs de la couverture du Maroc diffusent une « atmosphère mentale » dans laquelle tout écrit sur le pays finit inévitablement par baigner. Les mêmes thèmes, le même examen des problèmes, les mêmes solutions, la même vision. C’est la loi de la répétition à l’aveugle.

L’une des principales conséquences de cette proximité entretenue, voire cette connivence, qui joue à pertes pour les uns et à profit pour les autres, est de mener à des choses édifiantes. On a pu, par le passé, voir militants et journalistes partager un même agenda de relations extérieures: demandes de fermeté à l’égard du Maroc, exigences de conditionnement des relations par le respect de tel point ou de tel autre, etc. Une véritable diplomatie parallèle qui cherche à peser sur la décision publique française. On peut parler d’un agenda, dans son double sens: comme set d’objectifs, et comme échéancier où s’insèrent des actions prévues, des dates importantes, des enjeux. Caler un article à l’approche d’une date cruciale pour le Maroc, ou un reportage lorsqu’une entreprise s’apprête à obtenir un marché ou à présenter ses résultats, ne peut qu’inciter à de sérieux questionnements sur la démarche.

Que l’action de groupes de pression, d’intérêt, ou de défense de droits s’exerce à visage dévoilé, et que le Maroc en soit la cible, il l’accepte. Réagir, clarifier, démentir ou confirmer fait partie du jeu de la diplomatie et de la capacité de réponse institutionnelle. Mais la transparence impose que derrière chaque chose, les auteurs réels se tiennent debout: qui sont-ils, et à quel titre agissent-ils ? En tant que journalistes ou en tant que militants ? Au service de buts désintéressés, ou au profit de tiers ? Les guerres par proxy n’honorent ni les commanditaires ni les exécutants. Les premiers créent une situation qu’ils ne contrôlent pas, tandis que les seconds luttent pour une cause qu’ils ignorent au fond. « Combattre un ennemi avec une épée d’emprunt » revient à mener un combat qui n’est pas le sien, avec des armes qui ne sont pas les siennes.

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