Alger plonge dans une incertitude totale

En ces sept mois du Hirak algérien, l’ingérence de l’armée algérienne dans les affaires politiques, effective depuis l’indépendance du pays, mais qui était toujours restée derrière les coulisses, s’est révélée au grand jour et s’est totalement démasquée.

Aujourd’hui, c’est le chef d’état-major de l’armée, Gaid Salah, qui a repris l’intégralité du pouvoir, en pourvoyant aux fonctions militaires et para-militaires (police.gendarmerie), en se targuant toutefois d’un total respect de la Constitution. Nommé par le président déchu vice-ministre de la défense, pour suppléer Bouteflika, qui cumulait aussi la fonction de ministre de la défense, Gaid Salah est plongé dans un tas de contradictions.

Les yeux rivés sur le Soudan, dont le Hirak a précédé de quelques semaines celui d‘Alger, le général-major veut, à tout prix, éviter l’expérience du Soudan, où le Hirak revendique un partage du pouvoir, et surtout, un droit de regard sur la gestion globale des affaires du pays. L’armée soudanaise voudrait, certes, associer le Hirak à la gestion des affaires du pays, mais en lui imposant des limites, pour conserver la haute main sur les affaires du pays.

L’armée algérienne, qui a toujours dirigé le pays, depuis les coulisses, en choisissant , en désignant ou en faisant élire des présidents acquis à ses paramètres, toujours des militaires ou anciens maquisards, en quelques mois, a maintenant apporté la preuve matérielle et concrète de son rôle , grave et capital, pour faire obstruction à toute ouverture démocratique de l’Algérie.

En 1992, c’était le général-major Khaled Nezzar, qui avait décidé l’éviction du président Chadli Bendjdid, pour parer à l’arrivée au pouvoir des islamistes du FIS qui risquaient de remettre en cause l’ordre établi depuis des décennies. En effet, quelques jours avant le scrutin, le FIS avait publié un inventaire des biens fonciers d’un général-major, commandant de la gendarmerie à l’époque, dans la banlieue ouest de la capitale, en s’engageant à lui confisquer ces biens.

Aujourd’hui, Said Bouteflika, qui préparait le limogeage de Gaid Salah, lequel affirmait au début du Hirak que l’armée était avec le peuple, a été envoyé en tôle, lui et tous les militaires et civils auxquels il avait fait des confidences sur son projet. Cela apparait comme un règlement de compte personnel, plus qu’une offense à l’armée.

Gaid Salah avait, rappelons-le, affirmé dans un de ses discours, alors que Bouteflika se faisait soigner à Genève, qu’il « s’engageait devant Dieu, le peuple algérien et le président » de veiller au bon déroulement des élections présidentielles du mois d’avril 2019.
C’est incontestablement un fidèle de Bouteflika qui s’est retourné contre ses alliés d’hier, et dont la rue réclame aujourd’hui le départ, comme vestige de l’ancien système.

Les tournées d’inspection, qu’il a effectuées aux régions militaires, et dont la fréquence s’est même amplifiée, tendent à lui permettre de consolider son autorité sur l’armée, et parer à un éventuel mouvement de désobéissance au sein de l’armée. Comment en effet expliquer que toutes les manœuvres militaires qu’il a présidées, aient toutes été effectuées à munitions réelles, et que le Général-major déclare, sans vergogne, que l’armée était prête…à la guerre, contre qui ? Est-ce contre le peuple algérien, qui avait commencé à manifester dans les rues de toutes les villes du pays ?

L’armée algérienne, ou plus exactement celui qui s’exprime en son nom, ne montre aucune disposition à vouloir partager le pouvoir avec le Hirak qui, demain, lui demanderait des comptes sur la gestion des marchés militaires et l’enrichissement démesuré des hauts gradés de l’armée algérienne, dont certains, aujourd’hui à la retraite, disposaient de chaines hôtelières dans plusieurs pays européens !. la commission du dialogue, mise en place par le président intérimaire, Abdelkader Bensalah, a pour seul ordre jour, selon Gaid Salah, l’organisation des élections présidentielles. Or, le Hirak réclame une assemblée constituante et le départ de tous les vestiges de l’ancien système, dont certains anciens membres du vieux parti unique, bannis par le Hirak, tentent de reprendre de nouveaux rôles au sein de la commission du dialogue.

Gaid Salah ne voudrait apparemment pas s‘enliser, comme au Soudan, dans un dialogue avec le Hirak qui, au bout du compte, réclamerait sa tête. Aussi, l’Algérie plonge-t-elle dans une totale incertitude, tant les uns et les autres restent cramponnės à des positions figées et diamétralement opposées.

*Journaliste et écrivain
Auteur de « Maroc-Algérie : la méfiance réciproque ».
L’Harmattan. 280 pages 2014.

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