Algérie : la descente aux enfers

C’est un grand pays nord-africain à la dérive. Qui peut encore identifier les symboles de son panache d’un passé pourtant encore guère éloigné ?

Plus personne ne comprend rien de ce qui fait s’agiter l’Algérie dans le déploiement sauvage de sa rivalité, devenue irrationnelle, envers un Maroc dont elle semble avoir décidé de faire son ennemi juré, au point qu’elle en oublie la magnitude des défis multiformes, internes et externes, qui l’accablent.

Qui n’est pas tenté de penser qu’Alger est désormais habitée par une incontrôlable envie d’en découdre avec ce voisin à qui tout semble réussir pendant qu’elle s’enlise dans un océan de revers ?

Les faits sont parlants. Sans ressources naturelles majeures, le Maroc réussit des exploits nés de son agilité, d’un leadership stratégique, qui a fini de le replacer non seulement au cœur, voire à l’avant-garde d’un jeu politico-économique africain, dont il contribue à façonner les contours, mais de montrer la voie par sa propre transformation structurelle, au moyen d’infrastructures physiques et sociales de premier plan, sans compter un cadre politique interne apaisé sous l’incontestable autorité d’une monarchie constitutionnelle acceptée par tous ses ressortissants. Son retour dans l’Union africaine (UA), en février 2017, et l’accueil qu’il fait à des africains, migrants, venus de tout le continent, signent sa volonté, sa capacité, de peser plus qu’il ne pouvait le faire quand pendant longtemps, pendant plus de trente-ans, sa politique de la chaise vide, en réponse à l’admission d’un État qu’il ne reconnaît pas, lui avait fait bouder les instances de décisions et de réflexions africaines.

Tandis que le Roi Mohammed VI multiplie les initiatives, et même joue, dans son proche voisinage, aux grands seigneurs en tendant la main du dialogue et du relâchement des tensions avec la bête noire, comme il l’a fait lors de son discours du Trône, voici quelques semaines, quand il a proposé la réouverture des frontières avec l’Algérie, fermées depuis1994, en plus de pousser la carte de l’accession de son pays à la Cédéao et de promouvoir la nouvelle zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) au sein d’une Union africaine, devenue son levier diplomatique, l’Algérie, elle, reste prostrée.

Tout dans ses actions traduit la réalité d’un pays qui ne semble être mû que par une culture du «complotisme», stratégie de dérivation éculée qu’affectionnent les pouvoirs impopulaires réduits à se chercher des têtes de turcs à l’extérieur. Il ne reste plus rien ou presque de ce qui fut naguère une locomotive de la diplomatie africaine : à genoux, ses réflexes se résument à des coups tordus, un revanchisme, et une énergie du désespoir pour tenter de se sortir d’un coma quasi-irréversible…
L’Algérie, en clair, est un pays paralysé, au propre et au figuré, depuis son moment historique que fut sa libération nationale après une guerre d’indépendance, les armes à la main, face à une France qu’elle avait forcée à signer des Accords de paix, en 1962, dits d’Evian.

Son triomphe ne fut pas seulement qu’éphémère mais assis sur une réalité trompeuse. Depuis lors, sa marche alterne de rares moments d’éclaircies et de longues périodes de poussées de fièvre.

Il y eut, bien sûr, l’ère où tout semblait lui réussir. Sous le leadership d’Houari Boumediene, le spartiate militaire à la moustache qui faisait penser à celle de Staline, tombeur des pères de l’indépendance, dont Ben Bella, l’Algérie s’imposa, avec Cuba et la Yougoslavie d’alors, comme l’épicentre du mouvement d’un Tiers-monde (Alfred Sauvy) requinqué par le positionnement de sa nouvelle déclinaison, en force des non-alignés.

Vocal et vindicatif, le mouvement qu’Alger éperonnait exigeait la mise en place d’un Nouvel ordre mondial, d’abord économique, qui fit trembler les capitales des plus grands pays, surtout celles du camp capitaliste en compétition, pendant la guerre froide, avec le monde communiste. Nous sommes au début des années 1970. Boumediene avait déjà fini d’asseoir son propre pouvoir. Il avait abattu sa carte maîtresse en jetant dans l’arène diplomatique planétaire un fringant jeune homme, en la personne de Bouteflika.

C’est l’apogée d’une Algérie écoutée de partout, en particulier dans les cénacles Onusiens et prise comme référence par les jeunes, surtout les gauchistes africains, qui s’identifiaient à son héroïsme anticolonial et à sa pugnacité dans l’affermissement du Tiers-monde.

C’est aussi l’époque où à travers le continent ses percées diplomatiques faisaient monter à la bourse des valeurs politiques la cause du Front Polisario qui se battait contre la Mauritanie et le Maroc pour récupérer ce qu’il considérait comme sa terre, au nom de ce qu’il appelait son droit à l’autodétermination sous la férule du mouvement éponyme. Rien ne semblait pouvoir résister à l’avancée de l’Algérie et de son protégé qu’elle a enfanté en 1976. Les autorités Algériennes ne voulaient pas se résoudre à acter les progrès obtenus par le voisin Marocain, illustrés notamment par le succès de la marche verte de 1975 initiée de main de maître par le Roi Hassan II dont l’effet fracassant fut le retrait de l’Espagne, puissance coloniale, du Rio de Oro, ces terres que Maroc et Mauritanie revendiquaient.

La mise sur pied du Front Polisario par Alger dans un contexte où sa voix pesait mit Rabat sur la défensive. L’image de marque de la monarchie alaouite fut chahutée jusque dans les travées de l’ex-Organisation de l’unité africaine (OUA). L’atteste, l’admission en son sein sous la pression des alliés, des obligés, d’Alger, et d’une cohorte de diplomates corrompus, en tant qu’État-membre, du Sahara occidental, au grand dam du Maroc l’obligeant, forcé et contraint, à s’en retirer.

C’était le moment de gloire de l’Algérie face à un Maroc en perte de vitesse au point que personne ne pouvait plus se souvenir qu’il était, plus que son rival maghrébin, l’un des principaux pays grâce auxquels le projet communautaire, d’une intégration africaine, avait pu voir le jour.

Qui, en effet, alors que la cause des Sahraouis, c’est-à-dire celle de l’Algérie, s’imposait comme une lave volcanique, pouvait avoir le goût de se souvenir que la naissance de l’OUA fut pourtant parrainée par le Roi du Maroc de l’époque, Mohammed V, l’un des grands leaders, avec Kwame Nkrumah et Sékou Touré, de ce qui fut le camp de Casablanca, propice, à l’opposé de celui dit de Monrovia, à une unité africaine immédiate ?

Devenue plus tard un acteur influent de l’Organisation, l’Algerie independante bénéficia d’une complicité plus militante que logique.

L’admission de la contestée “République arabe sahraouie démocratique (RASD)” en fut certes le point culminant mais ne resta cependant qu’une illusion d’optique. Celle d’une hirondelle passagère.

Depuis, le ressac est presqu’irrémédiable : à la suite de la fortune déclinante de l’Algérie, ses alliés Sahraouis ne cessent de perdre du terrain.

En dehors des corridors d’hôtels ou de conférences que ses dirigeants s’évertuent vaille que vaille à peupler, le Polisario n’est plus qu’une organisation fantomatique.

De Laayoune à Dakhla, dans ce que le Maroc appelle ses régions Sud, la réalité sur place est le déploiement d’une stratégie d’autonomisation du Sahara qu’on peut considérer irréversible.

C’est la résultante d’un leadership novateur engagé depuis son arrivée à la tête de la monarchie, en 1999, par l’actuel roi. Pendant longtemps enlisé dans les querelles politico-judiciaires, y compris par un arrêt de la cour internationale de justice, qui semblait récuser la marocanité du Sahara, et n’avançant pas à travers les médiations de l’Organisation des nations-unies, la question est en passe d’être réglée par l’inclusion, au moyen de réalisations économiques, sur le territoire disputé.

Les jeux sont faits. Le Maroc a pris le dessus. S’il en est ainsi, c’est que l’Algérie paie pour ses propres turpitudes, qu’elle s’entête, malgré sa litanie de déconvenues, à perpétuer. Rien de surprenant pour un pays qui, depuis son indépendance, n’a cessé de guerroyer, porté par une logique conflictuelle sans fin. Tour à tour, il s’est trouvé confronté successivement à la dictature de ses militaires, puis à une montée, à partir de la fin des années 1980, d’un islam militant violent, né du déni par l’armée de la victoire électorale, en 1992, du Front islamique de salut (FIS), et, enfin, à la révolte pro-démocratique, le Hirak (mouvement en Berbère), expression du ras-le-bol de ses populations qui se manifeste, semaine après semaine, dans les rues, jusqu’à créer une ambiance de désordre total en son sein.

Nul n’a, dès lors, prêté attention à la mort, voici quelques jours de son plus emblématique Président, Abdel Aziz Bouteflika, naguère porte-flambeau d’un tiers-mondisme triomphaliste qu’Alger portait, mais qui, au soir de sa vie n’était plus qu’un hémiplégique, sur chaise roulante, opposé à la démocratisation de son pays, simple marionnette des militaires aux commandes.

L’Algérie est tombée très bas. Pour s’en convaincre, il suffit de passer par l’aéroport de sa capitale, vétuste et d’un autre âge, hors de l’univers de la techtonique, où des agents d’immigration s’égosillent pour égrener les noms des passagers, ou de voir comment malgré ses vastes ressources en gaz, elle est incapable de fournir le minimum à une population dont le quotidien ne cesse de se dégrader.

Qui y va pour faire du tourisme ? Qui en rêve ? Qui écoute encore sa voix ? Ses foucades récentes contre Rabat, notamment sa stratégie de lui appliquer une guerre des gazoducs, en préférant maintenir ses approvisionnements de l’Europe via l’Espagne, supprimant ceux passant par le Maroc, ses interdictions du survol de son territoire par des avions militaires et…civils du royaume et même la rupture de ses relations diplomatiques avec lui, sous le bellicisme zélé de son nouveau chef de la diplomatie, Ramtane Lamamra, son rêve, in-dissimulable, de provoquer une guerre, ne sont, in fine, que les signes d’une fébrilité d’un leadership national incapable de surmonter les fragilités qui l’assaillent.

Est-ce par jalousie qu’elle agit ainsi ? Ou parce que restée le dernier modèle d’une gestion socialiste n’ayant plus droit de cité nulle part, dépassée par les défis liés à la montée d’un irrédentisme dans sa partie Kabyle, les incertitudes sur le gaz, les revendications démocratiques, ou encore son recul diplomatique, il lui faut trouver une raison de redorer son blason terni.

La réalité est qu’en menant un combat aussi déterminant à l’aveuglette, sans avoir les soutiens dont elle disposait dans le passé, en se laissant aussi verser dans une xénophobie qui la fait jeter des africains migrants sur les routes du désert vers une mort certaine, et en devenant une force d’obstruction au commerce intra-africain, elle est vouée à poursuivre sa descente aux enfers.

Sa chute est longue. En 1988, participant à une conférence à Alger sur l’Intifada, en présence des leaders du monde arabe, de Kadhafi à Arafat, j’avais été témoin de ce qui restait de son étoile mais aussi vu dans les yeux des jeunes Algériens ce feu qui couvait en eux. Leur colère explosa quelques jours plus tard. Elle ne s’est pas éteinte.

De l’autre côté, le Maroc, où je m’étais rendu, trois ans plus tôt, en 1985, entamait une romance avec l’Europe –située à 14 Km de ses côtes. Depuis, ayant digéré le ressentiment qui l’y avait poussé, à la suite de l’admission de la “RASD” à l’Organisation de l’unité africaine (OUA) il a remis le métier sur l’ouvrage et changé de braquet.

Les résultats, en quelques-années, se passent de commentaires.

Son économie rugit, sa diplomatie se fait entendre des hauteurs d’Addis Abeba aux plaines du Moyen Orient, jusqu’à Tel Aviv, tandis que la question du Sahara, elle, perce, à son avantage, jusqu’à Washington. Il se pose même en formateur et propagateur d’un islam doux là où, toujours traînant son héritage lugubre, ses liens, avec le terrorisme, par un nexus transfrontalier, Alger file le mauvais coton: on soupçonne qu’elle abrite des figures recherchées du terrorisme djihadiste.

Et si l’Algérie revenait à la raison ? Sur le sentier de la rhétorique guerrière, hors des chemins plus prometteurs de la paix, elle a tout à perdre…

La logique suicidaire a, hélas, pris ses quartiers dans les cercles de pouvoirs et d’influences d’un pays où la quête d’un bouc émissaire est le marqueur dominant. Pas étonnant qu’il ne soit plus aussi attractif qu’il a pu l’être. Autres temps, autres réalités !

PS : Aucun dignitaire de quelque pays ne s’est présenté aux obsèques de Boutelika. Dans les années 1970, le monde entier serait venu : l’Algérie n’est plus ce qu’elle fut…

Adama GAYE*, ancien Directeur de la Communication de la Cédéao, journaliste-écrivain, est auteur de : Demain, la nouvelle Afrique (Éditions L’Harmattan, Paris).

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