Bonnes feuilles : «France-Algérie les passions douloureuses» de Benjamin Stora

L’historien Benjamin Stora a remis le 20 janvier au président français, Emmanuel Macron, un rapport sur la réconciliation mémorielle avec l’Algérie, dans lequel il préconise une politique «des petits pas». Sa démarche a non seulement soulevé des réactions négatives en Algérie, mais les relations entre Alger et Paris sont dans leur pire état.

Dans un livre paru avant quelques semaines, intitulé France-Algérie : les passions douloureuses. Un livre, quoique riche en renseignements sur les rapports franco-algériens noués dans la violence, sur l’imposition du système colonial, et sur des réminiscences qui n’ont cessé de nourrir tensions, obsessions, fantasmes d’une rive à l’autre, le livre de M. Stora est resté peu loquace sur les pratiques du régime algérien, fondées sur le chantage et la corruption. L’absence d’une justice indépendante du pouvoir exécutif peut-être servir au rapprochement entre Paris et Alger ?

Aucun indice également sur la perpétuation d’une propagande anti-française exagérée ou mensongère, utilisant notamment des nombres mythiques (cinq millions de victimes) et des qualificatifs infondés tels que génocide et crime contre l’humanité. La mémoire officielle algérienne reste sélective, et la France refuse d’exprimer ses regrets pour “les torts portés à l’Algérie durant la période coloniale”. Impasse.

Extraits

  • Les autorités algériennes, après la crise de juillet 1962, ont fait un certain nombre de choix. En particulier, celui de la mise en place d’un imaginaire de guerre comme ultime référence. Cela a permis l’occultation de la dimension politique du combat, des acteurs et des événements. Le référent guerrier a dominé le champ intellectuel et le champ politique. Cette conception du récit historique a été critiquée par l’historien algérien Mohammed Harbi dans ses ouvrages Aux origines du FLN, publié en 1975, et Le FLN, mirage et réalité, publié en 1988. Du côté français, le grand problème de l’historiographie de l’Algérie et de la guerre repose sur le fait que l’on assiste à la fois à une sorte d’absence lancinante, d’amnésie, de refoulement, et à une profusion d’écrits autobiographiques qui ont envahi le champ éditorial pendant une vingtaine d’années. En quelque sorte, l’absence d’histoire a été en partie comblée par des gardiens vigilants de la mémoire, qui interdisaient évidemment à tous les autres de prononcer la moindre parole.
  • Du côté algérien, ce durcissement mémoriel se concrétisait par une mise en accusation globale du temps colonial, sans recherche de responsabilités particulières des groupes concernés par cette histoire. La plongée dans le temps visait à légitimer les ressourcements identitaires, principalement religieux. L’immobilisme politique après l’arrivée au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika, l’islamisme politique et sociétal, le désarroi social, tout conspirait à ce retour vers un néonationalisme à base ethno-religieuse. La guerre d’indépendance algérienne semblait ne plus finir, tant elle était devenue un réservoir inépuisable d’arguments pour les jeux politiques du présent. L’histoire n’arrivait pas à se « séculariser », devenant une rente mémorielle. Les chercheurs algériens restaient prisonniers des stratégies des différents pouvoirs politiques. Le conflit cruel entre l’État algérien et les islamistes, commencé en 1991, a donc aggravé le durcissement mémoriel, le repli sur les solidarités anciennes, religieuses, au détriment de la connaissance du nationalisme algérien moderne. Avec l’effacement des figures pionnières de Messali Hadj, Ferhat Abbas 9 ou Abdelhamid Ben Badis qui étaient des réformateurs, des républicains musulmans, des nationalistes. En France, les groupes de mémoire constitués en référence à l’Algérie française, frappés d’une maladie qui leur ronge le cœur et qui s’appelle nostalgie, embourbés dans une léthargie de ce qui ne change jamais, ne semblaient pas prêts à éteindre cette guerre sans fin. Les « rapatriés » n’oublient pas l’accueil glacial qui leur fut réservé à leur arrivée en métropole en 1962. Les Français d’Algérie qui débarquent font alors l’objet d’une froide indifférence, ou même d’appréhensions. On ne les connaît pas. On ne sait pas s’ils sont « vraiment » français, avec leur accent et leur manière de vivre du sud de la Méditerranée. Jugés principaux responsables du conflit qui vient de se terminer, et qui a coûté la vie à de trop nombreux soldats métropolitains, ils ne semblent pas « mériter » que l’on porte sur eux le regard compatissant que beaucoup espèrent. Malgré leur réussite sociale dans la France des Trente Glorieuses, ils garderont en mémoire leur difficile installation dans un pays qu’ils ont pourtant toujours défendu et aimé. L’homogénéité de leur groupe de mémoire viendra de cette sensation d’abandon et d’isolement. Tous ces facteurs ont eu pour prolongement le réveil et l’affrontement de plusieurs mémoires : les françaises et les algériennes, de plus en plus hermétiques les unes aux autres, produisant leurs propres déformations et fantasmes ; chacune étant, en outre, divisée par des oppositions de plus en plus virulentes. Le refus absolu (ou gêné) de reconnaître les motivations de l’autre a envahi progressivement tout l’espace de réflexion et de connaissance autour de l’Algérie, d’hier et d’aujourd’hui. Les guerres sans fin de mémoires se sont alors mises en place, sans lignes de front, silencieuses, presque invisibles. Cette séparation s’est vue en France avec l’impossibilité de trouver une date commune pour commémorer la fin de la guerre d’Algérie 10. Mais aussi dans une loi reconnaissant « l’aspect positif de la colonisation ». À la suite de la pétition lancée par des historiens, chercheurs et enseignants français contre cette loi le 25 mars 2005, son article 411 (disposition la plus contestée sur les aspects positifs de la colonisation) a été déclassé par décision du Conseil constitutionnel du 31 janvier 2006 au motif que le contenu des programmes scolaires ne relève pas des principes fondamentaux que l’article 34 de la Constitution attribue au domaine de la loi. Revêtant, suite à cette décision de déclassement, un caractère réglementaire, la disposition litigieuse a été définitivement abrogée par un décret du 15 février 200612. Une « fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie » dont la création est prévue à l’article 3 de ladite loi a ensuite fonctionné principalement par ses travaux en tenant compte des seules victimes françaises de la guerre de 1954-1962. Elle a été accusée par différents historiens de ne pas prendre en compte toutes les mémoires de la guerre d’Algérie.
  • En Algérie, l’urgence n’était pas à la mise en cause de ce passé, mais à la construction d’un récit national, homogène, unifié. Dans les luttes de pouvoir de l’été 1962, puis après le coup d’État qui porte au pouvoir Houari Boumediene en 1965, de nombreux personnages qui ont participé à l’insurrection contre la France sont écartés des récits officiels. Les manuels scolaires algériens reproduisent la formule : « Un seul héros, le peuple. » S’il fut le décideur principal du passage à l’indépendance de l’Algérie, le général de Gaulle n’a pas eu, après 1962, la volonté de s’attarder sur ce passé récent, ni de prêter une attention particulière aux principaux groupes de mémoire touchés par l’issue de cette guerre : les « pieds-noirs » dont il pensait qu’une partie d’entre eux resteraient en Algérie (il a été démenti sur ce point) ; les harkis, dont il ne souhaitait pas le rapatriement par crainte d’une possible instrumentalisation de leur histoire par l’extrême droite ; les appelés du contingent, soit près de un million et demi de soldats, qui se sont succédé en Algérie de 1956 à 1962. Ses principaux objectifs étaient de garder des liens, essentiellement économiques, avec l’Algérie indépendante, à cause de l’exploitation du pétrole et du rôle du Sahara pour les expériences nucléaires. Il voulait également éviter les affrontements entre Français, alors que la France avait connu une quasi-guerre civile entre 1960 et 1962, avec les attentats de l’OAS et le putsch des généraux en avril 1961. D’où son désir, dès la fin de la guerre, de faire adopter différentes lois d’amnistie, comme celles votées en 1962, 1964 et 1968. Toutes ces lois d’amnistie ont fabriqué une chaîne d’amnésie en France, sans construire un consensus politique, à la différence de l’après-1945 à propos de Vichy et de la « collaboration ». Cette absence d’égards a été très douloureuse. Pour une grande partie des officiers, des pieds-noirs et des harkis, l’issue de la guerre fut le terreau de l’anti-gaullisme qui s’est transmis de génération en génération. L’image d’un de Gaulle méprisant qui a « abandonné » sa promesse d’une Algérie française nouvelle est longtemps restée dans les esprits. Si la fin de la guerre a été mal vécue par les officiers, elle ne l’a pas été pour la masse des appelés du contingent, soulagés de retrouver leurs familles. L’immense masse de ces jeunes Français s’était alors rangée derrière de Gaulle. C’est après coup que le Général a utilisé la question de l’indépendance de l’Algérie, afin de se forger une image de décolonisateur dans le monde en effervescence de l’époque.
  • La difficile tâche de réconciliation mémorielle entre la France et l’Algérie ne consiste sûrement pas à rédiger une «loi mémorielle» pour construire une histoire immuable, qui entraverait tout exercice critique de l’histoire. Il ne s’agit pas davantage de donner l’illusion d’écrire une histoire commune, en occultant les divergences profondes dans la construction des imaginaires nationaux, et en «oubliant» les récits tragiques d’une histoire coloniale, pourtant commune. Il s’agit, plus modestement, d’ouvrir des possibilités de passerelles sur des sujets toujours sensibles, mais permettant d’avancer, de faire des pas ensemble. La question des archives, le problème des «disparus», l’importance des images, et les formes de caractérisation du fait colonial : dans cette recherche, j’ai choisi quatre sujets qui me paraissent délicats, permettant de dire que nous pouvons, ensemble, affronter ce passé difficile.

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