Chirac et le Maroc : une histoire de coeur

Une confidence peu connue, livrée par un homme du sérail proche de l’ex-président Bouteflika, traduit la passion de l’homme : «Jacques Chirac est un Algérien de circonstance. Sa relation avec mon pays ne relève pas du cœur comme avec le Maroc».

Le 26 septembre 2019 marque une rupture dans l’imaginaire et les représentations des Français. Il est parti, à tout jamais, l’homme qui orne un légendaire cliché sautant les tourniquets du métro. Les hypothèses données à cet acte divergent : les tourniquets ne fonctionnaient pas selon certains, la mairie avait omis de lui fournir un ticket selon d’autres. Ce qui transparaît de cette photo, c’est donc bien davantage la vitalité d’un Jacques Chirac toujours énergique, que l’éventuel acte délictueux en lui-même.

Alors que les témoignages de tristesse affluent du monde entier, d’ores et déjà certains chefs d’État ont fait savoir qu’ils prendraient part aux obsèques. Celui qui a remporté deux élections présidentielles en 1995 et 2002, qui fut partie prenante dans quatre campagnes législatives victorieuses, tenait à rendre un dernier hommage à son grand ami, le Roi Hassan II.

Quand François Mitterrand refuse de choisir entre Alger et Rabat et se dit favorable à un référendum d’autodétermination sous contrôle international, Jacques Chirac, lui, soutient les thèses marocaines. Il rappelle que la France n’a pas reconnu le polisario, «cette organisation, je dis bien organisation, car ce n’est pas un État.»

Le 30 août 1994, l’inauguration de la grande mosquée Hassan II captive l’attention internationale. Jacques Chirac l’avait comparée à la basilique de Yamoussoukro (Côte d’Ivoire), symbole de grandeur et de hauteur.

Les dates du 19 au 23 juillet 1995, marquent la visite de Jacques Chirac au Maroc pour «rendre aux relations franco-marocaines le caractère d’exception qu’elles méritent.» Un premier déplacement après son accession à la fonction suprême, où il annonce l’idée d’un pacte de stabilité pour la Méditerranée. Des protocoles financiers de plus de deux milliards de francs sont conclus par les deux pays, une aide publique sans précédent.

Chirac disait qu’il comptait rentrer en scène au Moyen-Orient « en passant par la porte marocaine». On se souvient qu’au surlendemain d’une visite d’État du roi Hassan II, en mai 1996, Jacques Chirac décide d’accorder une grâce partielle à Omar Raddad. Le jardinier marocain avait été condamné, en février 1994, à dix-huit ans de réclusion criminelle pour le meurtre de Ghislaine Marchal, poignardée dans sa cave, dans une affaire qui n’a pas encore livré tous ses secrets.

Les Marocains gardent comme ultime image du Roi Hassan II, celle du Monarque, certes épuisé mais assistant, le 14 juillet 1999, aux côtés de Jacques Chirac, au défilé de sa garde, en uniforme écarlate, sur les Champs-Elysées. 1999 en France, c’est aussi l’année du «Temps du Maroc», celle d’un apaisement souhaité, et d’un regard neuf sur l’autre rive de la Méditerranée, après quatre décennies passionnelles, alternant élans et crises, enthousiasmes et crispations, espoirs et mésalliances.

Hassan II disait que Jacques Chirac était un ami proche. 1999 : le président français se montre très affecté par la disparition du roi Hassan II. Le dîner de gala offert en son honneur, vendredi 23 juillet, à Abuja, lors d’une visite officielle au Nigeria a été écourté. Il n’y a eu ni discours, ni festivités, comme prévu initialement. Le président français a fait une brève déclaration avant de regagner ses appartements : «C’est une immense peine que j’éprouve à la suite du départ de Sa Majesté le Roi Hassan II du Maroc, et j’adresse au roi Mohammed VI, à tous les siens et au peuple marocain tout entier mes condoléances très affectueuses et celles de la France. Je voudrais dire aux Français qu’ils ont perdu ce soir un homme qui aimait notre pays et qui aimait les Français. (…) Nous lui avons donné tous, le 14 juillet, un moment d’émotion, de bonheur, de fierté lorsqu’il a assisté au défilé du 14 juillet et en particulier au défilé de la prestigieuse garde royale marocaine, et je l’ai vu heureux.»

Le président français Jacques Chirac avait décidé d’écourter sa tournée africaine et annoncé dans la foulée qu’il se rendrait aux obsèques en compagnie de son épouse Bernadette qui fera avec lui le déplacement à Rabat.

Juin 2000. le Roi Mohammed VI se rend à Paris. « Ce que je dois à Feu le Roi Hassan II, j’entends le rendre à Sa Majesté Mohammed VI. Ce n’est pour moi ni un devoir ni une nécessité, mais l’affectueuse fidélité à une mémoire et à un lignage. Je suis heureux de voir se perpétuer le même dialogue confiant et nos voix s’accorder à l’unisson» a déclaré Jacques Chirac, alors que sa carrière commence à être racontée comme un parcours, un itinéraire, et une trajectoire ascensionnelle inédite.


En 2003, la réforme de la Moudawana suscite l’intérêt du monde, et plus particulièrement celui de la France. Jacques Chirac avait déclaré : «Ce nouveau code traduit la volonté du Royaume d’évoluer vers la démocratie, l’État de droit et l’égalité entre l’homme et la femme dans le respect des traditions culturelles et religieuses du Royaume […] Je ne voudrais pas abuser du terme de révolution. Mais c’est une évolution considérable et déterminée qui une fois de plus apporte le témoignage de la volonté du Royaume, du Roi et du peuple marocain d’aller vers la démocratie, les droits de l’Homme, l’État de droit, l’égalité homme-femme.»

Dans le tome II de ses mémoires paru 2011, Jacques Chirac note : « le Roi Mohammed VI du Maroc peut compter en toutes circonstances sur mon amitié ». Soutien indéfectible, il le fut, jusqu’au bout. Jacques Chirac aimait séjourner à La Gazelle d’Or à Taroudant, un somptueux havre affectionné par le gotha culturel et politique. Il aimait Agadir aussi où, précise un intime, «il se repose, se promène. Et sort quelquefois déjeuner avec ses proches à la marina». Après le décès tragique de sa fille Laurence en 2017, Jacques Chirac y retournera sur invitation du Monarque. «Le Roi m’a téléphoné trois fois et chacune de ses sœurs m’a également appelé» confiait Bernadette Chirac, désormais privée de l’homme de sa vie.

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