Entretien avec Mouna Hachim : « Save Casablanca » ou quand les Casaouis tentent de sauver leur ville

Le moins que l’on puisse dire de la ville de Casablanca, capitale économique du Maroc et géante urbaine, est qu’elle représente un échantillon total et inclusif du Maroc. Entre population hétéroclite, différentes facettes et propriétés urbaines, la ville réunit un peu de tout le pays. Énorme, tentaculaire, industrielle, et économique, elle souffre cependant de plusieurs maux et de plusieurs tristes réalités dont la gestion des déchets et celle du patrimoine.

Entre actes de vandalisme, comportements inciviques, destruction de monuments du patrimoine, insalubrité, amas de poubelles, dangers publics, Casablanca n’en finit pas de problèmes. Ses trois plus grand maux à revelever son la gestion des déchets, le patrimoine, et les comportements inciviques ainsi que l’insécurité.

Dans la métropole, la gestion des déchets ménagers constitue une véritable problématique, avec une population en croissance constante et ainsi une production des déchets proportionelle, la saturation de la décharge de Médiouna…la situation entre les sociétés privées de gestion des déchets, les autorités locales et les citoyens ne cesse d’empirer. En 2018, la mairie, qui était confiée à Abdelaziz El Omari, également vice-président de la Chambre des représentants, avait fait l’objet de plusieurs mécontentements, avec un maire aux abonnés absents, souvent en déplacement à l’étranger, laissant la ville dans une situation dépourvue de gestion.

En effet, la décharge de Médiouna pose un grand souci de salubrité, avec ses 110.000 tonnes de déchets et 40.000m3 de lixiviat par mois. Des chiffres alarmants, tant pour les citoyens lambda, qui souffrent des odeurs, des insectes et de la pollution, que pour les activistes écologiques, qui en dénoncent les effets sur l’environnement. S’étalant sur 60 hectares, la décharge accueille 46 millions de m3 de déchets stockés. La commune urbaine de Casablanca a peiné a y trouver une solution, avant d’en confier l’exploitation à la société SOS NDD, qui pour l’instant, ne s’est pas encore attelée aux problèmes de la décharge.

D’un autre côté, l’insécurité à Casablanca a atteint des seuils affolants. Agressions, vols, cambriolages, viols, homicides, meurtres prémédités, violence gratuite, vandalisme, Casablanca a été classée 3ème ville la plus dangereuse parmi les pays arabes du continent africain par le Crime Index 2019.

S’ajoutent à cela un souci de protection du patrimoine national, avec la destruction d’anciens bâtiments résidentiels, héritages de l’architecture des années 1930 et 1940. Les citoyens demandent qu’ils soient classés au patrimoine national, notamment certains immeubles du quartier Mers Sultan, bâtis et érigés par de grandes personnalités du monde architectural et qui témoignent d’une époque historique.

Voulant sauver leur ville, ils sont aujourd’hui 175.000 Casaouis à avoir adhéré au groupe Facebook « Save Casablanca ». Ils réagissent à ce qu’ils voient, à ce qu’ils jugent aberrant, à ce qu’ils jugent honteux, et arrivent à faire entendre leur voix auprès des médias et des autorités, et ainsi, à susciter des réactions concrètes. Mouna Hachim, écrivain, historienne et chroniqueuse, est également la créatrice du mouvement « Save Casablanca ». Elle s’est prêtée à nos questions, afin de nous parler de son initiative.

Parlez-nous un peu plus du mouvement «Save Casablanca».

Mouna Hachim : L’idée était simple : nous ne pouvions plus assister impuissants à la destruction qui touche la mémoire de notre ville ; nous ne pouvions plus supporter cette gestion catastrophique aux répercussions visibles au quotidien. En tant que citoyens, nous sommes des acteurs à part entière. D’où l’idée de créer un groupe sur Facebook, appelé «Save Casablanca» qui devient un moyen de vigilance citoyenne.

L’histoire contemporaine a démontré comment Internet et ses réseaux sociaux peuvent jouer un rôle non seulement comme vecteur d’information mais aussi comme catalyseur de la mobilisation.

Le groupe réunit aujourd’hui quelques 175.000 membres et s’est enrichi de l’apport de personnes issues de différents horizons, apportant chacun son savoir-faire et sa vision. Certains veulent passer au stade d’association ou même de parti politique. D’autres, préfèrent l’action sur le terrain et ont créé un autre groupe chargé de la collecte des déchets. Les attentes sont encore nombreuses et les défis énormes.

C’est un travail de longue haleine dont les résultats ne peuvent être aussi perceptibles malgré quelques petites actions découlant de l’interpellation des décideurs, car la vocation du groupe n’est pas des se substituer aux pouvoirs publics ou aux sociétés déléguées mais de mettre en avant les principes d’une gestion participative, autant dire un travail sur les mentalités autant des citoyens que des politiques….

Quels sont les grands maux dont souffre Casablanca et que vous relevez le plus fréquemment?

M.H : Casablanca a la capacité de recevoir en son sein des populations de différentes origines avec toute son énergie et son dynamisme. Mais c’est une ville tentaculaire qui a grandi de manière anarchique échappant aux plans initiaux qui étaient bien cadrés et structurés.

La capitale économique est victime de son essor et souffre d’un gros déficit de gouvernance. Les problèmes de Casablanca sont devenus, à ce niveau, insurmontables entre disparités sociales, absence d’espaces verts, problèmes d’hygiène, depuis la collecte jusqu’aux nuisances de la décharge de Mediouna qui est une véritable bombe écologique près de ce qui reste de la forêt de Bouskoura, l’occupation de l’espace public au vu et au su des autorités, sécurité et violence, transport urbain indigne d’une ville qui se veut smart City, destruction ou non réhabilitation de son patrimoine….

C’est aussi une ville où tous les habitants ne s’identifient pas ; de fsorte qu’une personne née à Casablanca se dit encore originaire d’on ne sait quelle ville, village ou campagne. Or, on ne peut pas contribuer au développement véritable d’une ville si on s’y sent étranger, si on la considère juste comme une vache à lait, si on ne prend pas conscience de son histoire et de sa richesse fondamentale.

Comment contribue «Save Casablanca» à l’amélioration de la situation casaouie?

M.H : Tous les moyens sont bons pour passer à l’action : le recensement des dysfonctionnements, l’information des citoyens, des médias, des politiques, la mise de chaque acteur devant ses propres responsabilités….

Mais il serait illusoire de penser que l’impact se fait déjà sentir sur l’amélioration de la vie des Casablancais. Il y a eu bien sûr des réponses à quelques doléances soulevées dans le groupe. Il y a un suivi assidu des médias de nos publications quotidiennes.

Le changement se fait assurément ressentir dans les esprits dans le sens de la prise de conscience qu’une politique citoyenne participative est à même de changer la donne avec un souffle d’espoir devant cette volonté ferme qui refuse de céder au fatalisme et de baisser les bras.

Exemples de publications des internautes sur le groupe « Save Casablanca »

Exemples de publications des internautes sur le groupe « Save Casablanca »

Exemples de publications des internautes sur le groupe « Save Casablanca »

Exemples de publications des internautes sur le groupe « Save Casablanca »

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