Ignace Dalle et l’obsolescence programmée

Il n’est plus grand drame dans l’univers du journalisme que celui des figures déclinantes qui s’efforcent d’exister: analyses anachroniques, lectures boiteuses des événements, connaissances générales dépassées, mais ils tentent malgré tout d’avoir voix dans un monde qui n’est plus le leur et qui franchement les dépasse. Ignace Dalle est de ceux-là.

Quel Maroc Ignace Dalle a-t-il véritablement connu ? Il suffit de s’intéresser à sa biographie pour que nous apparaissent les images gravées dans son esprit: des séquences du Maroc des années 1990, la voix d’un ou deux commentateurs télévisés de l’époque, Hassan II, le gouvernement Filali, Basri à l’Intérieur, Moulay Ahmed Alaoui ministre d’État. Un agrégat d’images cathodiques de médiocre définition; c’était avant la révolution du plasma, du LCD et des technologies consécutives. C’était avant l’arrivée d’internet, d’une jeunesse hyper-connectée et du Mouvement du 20 Février. C’était avant le gouvernement El Youssoufi. C’était avant même Mohammed VI.

À le lire, ce Maroc perdure encore. Ses articles sur le pays ont des allures de bureau des objets perdus: bric-à-brac factuel où le postdaté le dispute à l’archaïque, citations sans propriétaire connu, bibelots et clichés, beaucoup de bibelots et de clichés que nul n’est jamais venu réclamer et qu’il s’est approprié de plein droit. 

Son dernier texte sur Maâti Monjib offre une superbe illustration de tout ceci. Paru dans Orient XXI, média au départ conçu comme une dépendance ou, plutôt, une remise des travailleurs occasionnels et des saisonniers du Monde Diplomatique, mais qui a gagné au fil des années en autogestion, l’article de Dalle, comme tous ses autres écrits, ne peut être qualifié que d’atterrant. Ignace Dalle sait-il ce qu’il écrit, ou se contente-t-il d’écrire ce qu’on lui dicte ? Son propos sur la « victime » Maâti Monjib, qui subirait d’incessantes persécutions, frise l’aberration. « Acharnement du pouvoir marocain », « désinvolture du pouvoir avec les textes de loi », tout est fait pour que seule la parole de l’historien et de son comité de soutien prévale. Les multiples communiqués du parquet, parus à différents moments de la procédure, n’ont pas l’honneur d’une citation. Rappelez-vous: Ignace Dalle nous vient des années 1990, et il est vrai qu’à l’époque, le Maroc officiel communiquait peu. Mais les choses ont changé, et l’institution judiciaire fait preuve d’une très grande réactivité. Voici les faits rendus absents par le papier de Dalle: Maâti Monjib fait l’objet de poursuites pour blanchiment d’argent. Après une période de détention, il s’est vu accorder la liberté provisoire. Celle-ci est conditionnée par deux mesures de contrôle judiciaire: fermeture des frontières et retrait du passeport. Rien qui diffère des procédures en vigueur dans d’autres pays.

En date du 7 octobre 2021, Maâti Monjib a formulé, par l’intermédiaire de ses avocats, une requête pour la levée du gel de son compte bancaire et de ses biens, la récupération de son passeport et l’ouverture des frontières devant lui. La demande a naturellement été rejetée par le juge d’instruction le 13 octobre 2021, car la procédure judiciaire est en cours. En dépit de cela, Monjib s’est présenté à l’aéroport de Rabat-Salé dans l’espoir de quitter le territoire national, bien que la décision de fermeture des frontières prise à son encontre reste toujours en vigueur. Et le plus naturellement du monde, il a été refoulé. Il l’aurait été en France s’il avait été poursuivi pour pareils faits.

Toujours sous le coup d’une procédure judiciaire, Maâti Monjib tente une sortie par la petite fenêtre en prenant son monde à témoin, comme il l’avait fait durant sa détention. Les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets, et les menaces d’une grève intermittente de la faim ont perdu leur efficacité, d’autant que l’homme simule la faim et la soif comme il simule la transparence; rien de ceci n’est vrai, et il n’est dans la sincérité ni dans l’un, ni dans l’autre cas. Que le discours de Monjib soit peu convaincant au Maroc n’a d’importance pour lui: c’est la presse internationale qu’il vise. Il l’alimente de mots-clés qui trouvent rapidement écho chez tous ceux qui ne connaissent le royaume qu’à travers un jeu de clichés: répression, autoritarisme, droits humains, etc. Jamais ne pipe-t-il mot sur les faits pour lesquels il est poursuivi, et à vrai dire, il n’en a besoin: il n’en faut jamais plus pour qu’Ignace Dalle morde à l’hameçon. Il suffit de lui présenter le Maroc qu’il avait connu et dont il se sent aujourd’hui orphelin, son Maroc du passé perpétué et de l’absence de changement.

Correspondant AFP à Rabat entre 1992 à 1996, Ignace Dalle croit, en quatre ans de résidence, avoir tout compris. Il se présente comme expert, compose livre après livre sur le pays, intervient aussi longtemps qu’on le sollicite. Et, comme qui deviendrait expert de la faune et de la flore du Lubéron après une semaine de camping, il ignore jusqu’à sa propre ignorance. 

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