Le PAM, du goulot de l’opposition aux grandes portes du gouvernement

Pour le Parti authenticité et modernité (PAM), c’est un cycle politique qui s’achève. La formation créée en 2008 accomplit enfin sa vocation première: passer à la majorité.

Les membres «historiques» du PAM ont attendu longtemps. Fondé en 2008 pour barrer la route aux islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD), le PAM est plus ou moins passé près du but en 2011, alors que ses scores communaux de 2009 le donnaient largement favori, puis de nouveau en 2016. Le positionnement participationniste du PAM ne date pas des élections du 8 septembre dernier; son ébauche peut être tracée bien en amont: le départ d’Ilyas El Omari, la séquence intérimaire de Habib Belkouch, l’épisode Benchamach, et enfin l’arrivée de Abdellatif Ouahbi ont constitué autant d’étapes transitoires qui ont sans doute contribué à fléchir la volonté qui animait le parti, et que ses adversaires qualifiaient volontiers d’«hégémonique». Quoi qu’il en soit, l’idée que le PAM puisse faire partie d’un gouvernement sans le diriger était, entre temps, devenue acceptable. Les ambitions se sont émoussées. Le réalisme politique prévaut à la fin.

Il faut dire, aussi, que l’usure oppositionnelle existe. C’est d’abord celle des stratégies d’opposition. Celle du PAM a été formelle, dirigée contre le projet islamiste et accessoirement sa gestion gouvernementale, sans parvenir à s’ériger en alternative. Parti attrape-tout dont l’identité politique ambivalente le hante jusque dans son nom, le PAM n’a pas réussi à constituer un pôle moderniste, encore moins à jouer la carte traditionaliste. Puis il y a l’usure du personnel politique: dans le rural, la formation s’appuie sur des notables, soit sur les acteurs d’un marché réglé par les lois de l’offre et de la demande. Entretenir et maintenir une structure notabiliaire, aménager l’accès aux ressources, conserver une capacité redistributrice, tout ceci demande du pouvoir. La gestion de régions, de communes et de provinces par le parti depuis sa création a pu fournir aliment à la composante notabiliaire, mais les ambitions et les appétits grandissent, et la concurrence promet et offre davantage. Le mouvement migratoire de notables vers le Rassemblement national des indépendants (RNI) et l’Istiqlal quelques semaines avant les élections témoignent de l’attractivité baissière du Tracteur auprès des notables, treize ans après son entrée en scène.

L’arrivée de Abdellatif Ouahbi n’a pas permis au parti d’améliorer ses scores, loin de là: il passe de 102 à 87 sièges. Un échec de Ouahbi d’abord. Les pertes ne peuvent être imputées au seul quotient, puisqu’il n’aurait remporté que peu de nouveaux sièges à l’ancien. L’on peut davantage parler d’un déclin relatif; nous revenons donc à l’usure. Dans ces conditions, la participation gouvernementale tient de la stratégie de survie politique.

Toutefois, avec Ouahbi, le parti a en revanche rectifié son cap: table-rase avec l’héritage d’Ilyas El Omari, repositionnement, changements organisationnels, etc. Le PAM a également rincé son ancienne image. Il apparaît désormais doté de crédibilité. Autrefois, à peine était-il perçu comme un conglomérat de déserteurs, une piétaille composite de militants renvoyés de leurs partis, ou d’échappés d’organisations concurrentes. Une masse fluctuante et allant de-ci de là que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de transhumants.

Sous Ilyas El Omari, le PAM cristallisait les tensions, pour le meilleur comme pour le pire. El Omari, qui avait érigé comme corps de doctrine le refus de voir l’islamisme politique gagner du terrain au Maroc, avait fini défait par Benkirane, qui avait choisi la stratégie opposée: celle de la dénonciation du projet du PAM en endossant l’habit de l’underdog empêché, le rôle de celui qui veut mais ne peut pas, qu’on combat de l’intérieur. Abdelilah Benkirane avait triomphé à l’issue d’une campagne électorale coriace, puis lui aussi, défait, sans cor et sans cris. Son échec a été aussi peu spectaculaire que n’aurait aimé l’homme, qui affectionne le spectaculaire, puisque celui-ci s’est joué dans l’ombre des tractations pour la formation du gouvernement, derrière des portes fermées.

Passons à Ouahbi. Avocat grande gueule, célèbre pour ses sorties décapantes, il a longtemps fait figure d’outsider dans son parti. Alors qu’il n’était encore qu’un simple député sous l’emblème du Tracteur, il était tantôt critique envers la direction du PAM, tantôt empli d’indulgence et de bons sentiments vis-à-vis du PJD, au point d’être suspecté d’être un «agent dormant» du parti islamiste. Ouahbi, qui ne fait pas partie des membres fondateurs de la formation politique, a été «recruté du Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste (PADS) en 2010 pour les législatives. Il était présenté comme un avocat qui a pignon sur rue, et qui a une certaine légitimité en termes de représentation populaire, puisqu’il vient d’une famille connue à Agadir. Mais sa présence au sein du parti n’a jamais été normalisée. C’est quelqu’un qui adopte une démarche à géométrie variable», confiait, en 2017, un cadre du PAM. En cette année, Ouahbi n’apparaissait prophète ni en son pays, encore moins en celui des autres. Trois ans plus tard, il allait parvenir à la tête du parti par la grâce d’une crise interne durant laquelle il a incarné la possibilité d’une troisième ligne. Son opposition parfois publicisée à la ligne du parti, longtemps critiquée par ses adversaires, a joué pour lui au moment où se faisaient jour des questionnements sur la trajectoire du PAM, ainsi qu’une volonté de rupture avec le passé. Pour de nombreux militants, le discours de Ouahbi apparaissait comme le plus valable du moment.

Aujourd’hui, le PAM est aux portes du gouvernement. Ouahbi pourrait bien devenir ministre. Au fond, les membres historiques du PAM l’ont toujours perçu comme un parti à vocation majoritaire gaspillé par autant d’années d’opposition. 

Le passage aux affaires est souvent bien rude pour les partis de l’opposition. Il occasionne un jetlag entre l’ancien univers de sens oppositionnel, et les nouvelles obligations d’un parti de la majorité. Outre la discipline et le sérieux attendus de la première expérience gouvernementale du PAM, il lui faut aussi apprendre à gérer les obligations (et les sacrifices) que l’alliance tripartite avec le RNI et l’Istiqlal lui impose. Le cas Abdelwahab Belfkih, à qui le parti aurait promis monts et merveilles avant de le lâcher dans la nature, et le drame qui s’ensuivit, devraient être médités par le secrétaire général du PAM: les crises politiques tiennent parfois à peu de chose. Le rôle d’un gouvernement est de concourir à leur gestion, et non d’en créer. Susciter des crises, les exploiter, tout ceci fait partie des gammes de l’opposition.

Homme de revirements et de multiples volte-face — que l’on songe à l’attitude auparavant affichée vis-à-vis de Aziz Akhannouch, et du changement récent de ton — la carrière politique de Ouahbi bénéficierait sans doute d’un plus grand degré de constance; autrement, il entame son crédit. Le PAM inaugure aujourd’hui un nouveau cycle politique et joue son avenir: de la crédibilité de son secrétaire général dépendra celle du parti, et de tout un pan du gouvernement qui reviendra de droit au Tracteur en raison de ses scores.

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