Les secrets des derniers jours d’Abdelaziz Bouteflika au pouvoir

Habib Souaïdia, écrivain franco-algérien, ancien des forces spéciales de l’armée algérienne, décrit avec moult détails les rouages du régime algérien dans sa contribution au livre Hirak en Algérie: L’invention d’un soulèvement.

«Le climat malsain à la tête de l’État avec l’absence d’un président, conjugué au malaise vécu par le peuple qui découvrait abasourdi que les hautes autorités chargées de sa sécurité n’étaient que des bandits et des trafiquants de drogue, pouvait – beaucoup le pressentaient – déboucher sur une révolution. Avec bien d’autres, l’affaire du «Cocainegate» a du coup fourni aux décideurs de l’état-major des arguments pour se débarrasser de nombre de leurs adversaires au sein de l’armée, des renseignements, de la gendarmerie et de la police nationale, mais aussi de la magistrature et de l’administration» écrit Habib Souaïdia dans sa contribution au livre Hirak en Algérie: L’invention d’un soulèvement.

«Cette situation a permis à ce clan, après six années de conflit avec l’«État-DRS», d’affirmer spectaculairement son hégémonie. L’état-major tient désormais sa force de cette longue période de purges et de la réorganisation qu’il a conduite des rouages sensibles des différents services de sécurité. Ses membres ont aussi su déjouer les tentatives de manipulations ou de retour des anciens du système à travers le hirak. Tout se passe en effet comme si la pression du mouvement populaire avait accéléré les initiatives de l’état-major visant à s’attribuer la totalité des pouvoirs. Automne 2019 : un régime acculé On va le voir avec les réactions des ténors du régime face à la révolution citoyenne du 22 février, quand les chefs de l’état-major, pourtant étroitement liés à la présidence (leur principal «paravent» public) depuis deux décennies, vont s’en dissocier de façon spectaculaire. Alors que la rue demande le départ de Bouteflika et du système qu’il incarne, son frère entend contourner ces revendications» dévoile-t-on.

«À l’issue de ces échanges, les officiers supérieurs ont chargé Saïd Bouteflika de révoquer Gaïd Salah par un décret présidentiel et de nommer à sa place le général-major Saïd Bey. Le 29 avril, l’ancien ministre de la Défense Khaled Nezzar, toujours influent, a révélé quant à lui sur le site Algérie patriotique que lors d’une conversation téléphonique avec Saïd Bouteflika le 30 mars, ce dernier lui avait dit que «si le mouvement populaire persiste à rejeter les propositions de la présidence, ce sera l’état d’urgence ou l’état de siège», a-t-on écrit.

Habib Souaïdia, auteur de La sale guerre (La Découverte, 2001) où il a raconté les exactions terribles du régime algérien lors de la décennie noire, donne des détails supplémentaires sur ce qu’il s’est passé en 2019 :

Au soir de ce même 30 mars, Gaïd Salah préside une réunion d’urgence au siège de l’état-major, en présence des commandants de forces, du général Ben Ali Ben Ali, commandant de la Garde républicaine, du commandant de la première région militaire et du commandant de la Gendarmerie nationale, pour dénoncer des «parties malintentionnées qui préparent un plan visant à porter atteinte à la crédibilité de l’armée par la préparation d’une campagne médiatique virulente». Un plan visant à faire croire, selon lui, «que le peuple algérien rejette l’application de l’article 102 [ex-article 88] de la Constitution» (permettant de constater l’état d’empêchement du président de la République). Cette première réunion pour faire face aux manœuvres du frère du président et à la tentative de retour sur la scène politique du général Tewfik montre bien que les membres de l’état-major étaient déterminés à faire bloc pour affronter toutes les éventualités. Leur réaction à cette tentative avortée de coup d’État a aussi témoigné des forts liens de solidarité unissant certains d’entre eux, noués pour l’essentiel lors de leurs expériences partagées, notamment au sein des unités de l’armée stationnées au cours des années 1970 aux frontières du Maroc, où officiaient à l’époque le commandant Gaïd Salah, les capitaines Chengriha et Zerrad, les lieutenants Athamnia et Alaïmia, etc.

On ne s’étonnera donc pas de retrouver parmi eux, plus de quarante ans plus tard au sein de l’état-major, des adversaires intransigeants du DRS, considéré par nombre de militaires et par le peuple comme une véritable plaie. Ce sentiment, profondément intériorisé depuis les années 2000, a conduit de nombreux membres de l’état-major à s’engager fortement dans le soutien à Bouteflika contre Tewfik et ses services, refusant l’attitude arrogante et méprisante de leurs responsables qui s’étaient approprié les pleins pouvoirs. Dans les mois incertains qui ont suivi le déclenchement du hirak, les cerveaux de l’état-major étaient d’abord habités par le risque de retour de la «bande» (issaba) : même si ses principaux dirigeants et alliés supposés ont été incarcérés, beaucoup d’autres restaient libres ou en fuite, gardant une capacité de nuisance. D’autant que nombre de leurs affidés ralliés depuis plus de vingt ans étaient toujours actifs, certains n’hésitant pas à faire leurs les slogans du hirak (comme «Qu’ils partent tous !») dans le but de préserver leurs privilèges : un mélange funeste de journalistes obéissants, d’éradicateurs médiatiques, d’hommes politiques et de magistrats aux ordres, ainsi que d’associations de la «société civile», de partis et de syndicats manipulés ou clonés, et autres organisations créées au fil des années par le système DRS.

Pour les têtes de l’état-major, un autre enjeu essentiel de cette période a été d’éliminer ceux qu’ils qualifiaient d’agents de la «France-Algérie» dans l’armée, les services de renseignements, l’administration et tous les autres secteurs névralgiques. Dans tous ses discours, le chef d’état-major a ainsi joué sur la fibre nationaliste, promettant de sévir contre les «traîtres» et les  résidus du colonialisme qui ont bradé la souveraineté nationale ». Lutte contre d’imaginaires «ennemis intérieurs» hostiles aux valeurs nationales. Dont feraient également partie ceux qui brandissent le drapeau berbère dans les manifestations, ou ceux qu’ils désignent dans leurs discours comme cherdima ou «traîtres au principe de novembre 1954».

La notion d’«ennemi intérieur» évoque la période de la guerre froide et de ses « cinquièmes colonnes » communistes dans les pays capitalistes. C’est d’abord cet ennemi que l’état-major a désigné dans les discours de son porte-parole et entendait «combattre jusqu’à la fin». Sa stratégie a consisté à ériger la protection de la population comme une fonction essentielle de son rôle, en la mettant en garde contre l’«ennemi intérieur» qui s’activerait en son sein. Mais ces discours de circonstance n’ont aucunement convaincu les millions d’Algériens ayant occupé des mois durant les rues du hirak dans toutes les villes du pays. Lesquels ont d’abord mis en avant toutes les questions qui fâchent, comme l’absurdité de la façade parlementaire du régime, la responsabilité des crimes de guerre des années 1990, le très rétrograde code de la famille de 1984 et tant d’autres sujets de société restés tabous.

D’où la raideur radicale des généraux de l’état-major, rigoureusement imperméables à ces revendications démocratiques basiques, face auxquelles ils n’ont su opposer que la nécessité d’«organiser l’élection présidentielle dans les plus brefs délais». À l’automne 2019, à la veille de cette élection annoncée pour le 12 décembre (après l’annulation des échéances initialement prévues en avril et juillet), la mobilisation populaire pour «dégager» le régime, police politique et état-major confondus, restait impressionnante. En a témoigné l’ampleur inédite du trente-septième vendredi, coïncidant le 1 er novembre avec le soixante-cinquième anniversaire du déclenchement de la guerre de libération, qui a mobilisé plus de 5 millions de citoyens.

L’état-major de l’ANP, fragilisé, semblait commencer à se diviser sur les politiques à suivre face à la crise. Mais ces éventuelles divisions, toujours très opaques, n’ont pas empêché le déroulement de l’élection présidentielle du 12 décembre, largement boycottée par la population (à peine 10 % de votants) et largement truquée. Elle s’est soldée par la désignation du très morne Abdelmadjid Tebboune à la tête de l’État, chargé par l’état-major de procéder au lifting de la façade civile du régime. Objectif maintenu par le général Saïd Chengriha, désigné nouveau chef de l’état-major à la suite du décès brutal du général Gaïd Salah, victime d’un infarctus le 23 décembre 2019.

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