Les Relations maroco-algériennes : un rappel de mémoire pour mieux comprendre l’histoire

Le Maroc et l’Algérie, sont deux Etats, deux Nations et deux Peuples dont les racines se nourrissent des mêmes sources culturelles et identitaires. Mais, qui écrivent leurs histoires sur deux chemins différents, qui s’opposent et se repoussent.

Hélas, ces deux frères que tout unit, au lieu de composer une puissance régionale et s’inscrire vaille que vaille dans l’entente, qui ne peut quant à elle, que favoriser le développement des deux pays et l’épanouissement de leurs populations dans un Grand Maghreb, se sont tourné le dos depuis l’indépendance de l’Algérie pour des raisons qui trouvent leur origine dans un «legs frontalier» hérité de la colonisation française de l’Algérie et du protectorat français au Maroc et surtout de l’attitude de l’Algérie par la suite vis-à-vis du Maroc.

L’Algérie, malheureusement, hier et aujourd’hui encore, sous le pseudo prétexte «des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes», qui ne s’applique nullement dans le cas du Sahara Marocain, divise un peuple en soutenant une entité fantôme qui se réclame d’un territoire qui appartient par la force de l’histoire et des arguments juridiques au Royaume Chérifien depuis toujours et pour toujours.

Un rappel de mémoire ainsi qu’une lecture sincère de l’histoire sont  fondamentaux à ce niveau pour nous tous, afin d’aller de l’avant et sortir de cette impasse. La voix de la sagesse nous impose tout le recul nécessaire pour trouver notre voie commune, celle de notre essor dans un monde globalisé.

Ce « legs» miné, laissé par l’ex-puissance colonisatrice, s’inscrit dans le différend territorial entre le Maroc et la France concernant les frontières orientales et septentrionales du Maroc. La dynamique matérielle qui alimente ce différend, repose sur les richesses souterraines dont regorgent ces territoires. Après, la découverte des richesses sous le sol du Sahara dans les années 50 par la France, les dirigeants français voulaient faire de ce trésor un levier de croissance pour permettre à leur pays de siéger à la tête des puissances économiques de l’Europe reconstruite. A ce niveau et pour mieux comprendre les positions des uns et des autres, Il faut rappeler deux points importants:

  • La Création de l’Organisation Commune des Régions Sahariennes (O.C.R.S.) par la France.
  • L’Opération séduction par la France pour échanges de bonnes procédures et le Refus catégorique du Maroc. 

Pour ce qui est de l’O.C.R.S., la loi du 10 janvier 1957 relative à sa charte de constitution, a pour objectif la mise en valeur, de l’expansion économique et la promotion sociale des zones sahariennes de la République française et à laquelle sont annexés l’Algérie, la Mauritanie, le Soudan, le Niger et le Tchad.[1] Le Sahara qui est à l’Est de la nouvelle frontière entre le Maroc et la France (Algérie) suite à un découpage français qui a amputé le Maroc de ses territoires, est devenue «la nouvelle Sibérie de l’économie française.[2] ».

Pour l’Opération séduction par la France pour échanges de bonnes procédures et le Refus catégorique du Maroc, la France propose alors au Maroc de dresser le contentieux frontalier maroco-français. : Hassan II, qui était prince héritier à cette époque disait clairement la position du Royaume: «… Par la suite et pour donner un effet concret à la convention de non dépendance qui a été signée entre le Maroc et la France en Mars 1956, et dans laquelle il est stipulé que le gouvernement de la République Française s’engageait à respecter et à faire respecter l’intégrité territoriale du Maroc, le gouvernement français, par l’entremise de son ambassadeur d’alors,…, Mr Parodi vint trouver le gouvernement de Sa Majesté,… pour lui faire la proposition de dresser le contentieux frontalier entre le Maroc et la France et notamment de parler de Tindouf. » « La réponse de mon père fût alors : Toute conversation qui s’engagerait avec le gouvernement français actuellement, en ce qui concerne les prétentions et les droits du Maroc sera considérée comme un coup de poignard dans le dos de nos amis algériens qui combattent, et je préfère attendre l’indépendance de l’Algérie pour poser à nos frères algériens le contentieux frontalier ».[3]

Faut-il encore rappeler que sous le règne de Mohammed V, la question algérienne fût le plus important point de discorde diplomatique avec la France.

L’engagement du Maroc en faveur de la libération de l’Algérie s’est fait dès les premiers instants de l’indépendance du Maroc. La cause algérienne était une cause sacrée pour tous les Marocains. Par ailleurs, lors de son passage à Oujda en août 1956, le Roi Mohammed V dans son discours exprime son avis et sa ferveur en faveur de l’indépendance de l’Algérie et lance un appel au cessez-le-feu. Dans son discours du 8 novembre 1958, il met l’accent sur la nécessité de l’indépendance de l’Algérie qu’il considère comme essentielle pour la construction maghrébine,[4] et puis il réitère très clairement dans son discours du 1er novembre 1960 la position du Maroc et son soutien à cette cause : « la libération de l’Algérie, est une question de vie ou de mort pour Nous, car c’est la plus pure garantie de notre indépendance, de l’unité du Maghreb arabe et de la libération de tout le continent africain ».[5]

Hélas, Le prix de la solidarité et de la fidélité du Maroc avec l’Algérie a été payé très cher. D’ailleurs, l’attitude de la France et le raidissement de sa politique vis-à-vis du Maroc trouve son argumentaire dans la position officielle adoptée par ce dernier à l’égard de la cause algérienne. Négocier avec la France le contentieux frontalier maroco-algérien aurait été une reconnaissance tacite de la compétence de l’État français sur le territoire algérien et aussi par voie de conséquence, un désaveu des combattants du FLN algérien et une non reconnaissance des dirigeants du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne).

Il faut rappeler aussi que le Maroc n’a pas fléchi dans son soutien aux Algériens face à la perte de ses intérêts. En effet, le 6 juillet 1961, un protocole d’accord fut signé entre le gouvernement marocain et le GPRA. Cet accord réaffirma que le GPRA reconnaît pour sa part que le problème territorial posé par la délimitation imposée arbitrairement par la France entre les deux pays trouvera sa résolution dans les négociations entre le gouvernement du Royaume du Maroc et du gouvernement de l’Algérie indépendante »[6].

Les conflits des frontières, maroco-français et maroco-espagnol, hérités par le Maroc après son indépendance, qui constituent un abus aberrant de la France et de l’Espagne, vis-à-vis de ses droits et de sa souveraineté territoriale. En sus, ils ont été transféré par voie des faits à un conflit avec ce voisin de l’Est, pour lequel, le Royaume n’a lésiné aucun effort pour son indépendance tout en mettant sur l’autel de la solidarité maghrébine ses propres intérêts. D’ailleurs, après la reconnaissance par le Maroc de la Mauritanie et l’indépendance de l’Algérie, les dirigeants algériens ont fait montre d’une ingratitude totale et frontale par rapport au Maroc. Ils s’obstinèrent dans leur refus de reconnaître la validité du Protocole d’accord signé entre le G.P.R.A., et le gouvernement marocain en se basant sur un principe de la Charte de l’O.U.A (l’Organisation de l’Unité Africaine) qui n’est autre que le principe de l’intangibilité des frontières. Or, adhérant à l’O.U.A., le Maroc avait émis des réserves dans ce sens. Aussi, lors de son investiture, le président algérien Ben Bella «avait déclaré qu’il prenait à son compte et qu’il garantissait tous les accords passées par le G.P.R.A.». Le Maroc quant à lui, lorsqu’il a formulé ses réserves quant à l’application du principe de l’intangibilité des frontières, c’est parce qu’il avait passé des accords avec le G.P.R.A, et au moment ou l’Algérie devenait un état indépendant, le Maroc n’avait pas recouvré toute son intégrité territoriale.[7]

Par ailleurs, le soutien du Maroc à l’Algérie se décline sur plusieurs volets et dans différentes circonstances, que ce soit sur le plan bilatéral, régional ou même dans les institutions internationales. D’ailleurs, le Maroc reconnaît comme cité précédemment le GPRA en septembre 1958 et le FLN comme seul représentant de l’Algérie.

Sur le plan bilatéral, pendant six longues années, depuis l’indépendance du Maroc en 1956 jusqu’à l’indépendance de l’Algérie en 1962, le Maroc témoignait de sa solidarité ininterrompue envers la cause algérienne, il offrait continuellement son assistance militaire et financière à l’ALN[8]. Il autorise ainsi l’Armée de Libération algérienne à utiliser son territoire comme plate-forme de relais pour ses troupes, ouvre des bureaux du FLN et donne de l’argent pour l’achat de matériels, jusqu’à 250 millions d’anciens francs, il apporte aussi une aide logistique pour le transport des armes pour le compte du FLN, à l’image du bateau Athos qui a été intercepté par la Marine française.[9]

Après l’appel du Roi Mohammed V à Oujda en août 1956 en faveur de la fin de la guerre de l’Algérie qui est cité ci-dessus, le Souverain chérifien dans son engagement sans faille avec les Algériens et malgré les conséquences que cela pouvait entraîner, a reçu les chefs du Front de Libération nationale à Rabat où il fût décidé d’organiser la conférence maghrébine à Tunis. Un acte que la France n’a pas approuvé, suspendant même les négociations en cours pour la signature d’une convention financière et technique.

L’événement du détournement de l’avion marocain le 22 octobre 1956, transportant les dirigeants algériens, notamment Ben Bella, Mohamed Khider, Ahmed Hocine, Mohamed Boudiaf et Mustapha Lacheraf, qui quittait le sol marocain en destination de la Tunisie et contraint d’atterrir a Alger pour les arrêter était un incident malencontreux dont les conséquences étaient très graves. Sur le plan officiel, le Maroc, par la voie du président du Conseil par intérim, M’Hammedi, convoqua les chargés d’affaire de France, des États-Unis, et les ambassadeurs d’Espagne et de Grande Bretagne, et éleva auprès d’eux une ferme protestation contre le rapt des hôtes du Maroc[10].  Dans l’urgence et sans délai, le gouvernement marocain demanda des explications à la France le 23 octobre[11], la deuxième exigence du Maroc est faite le 25 du même mois, il revendiqua que l’avion arraisonné revienne à sa base de Casablanca dans les délais les plus brefs, avec son équipage.[12] Le Roi du Maroc se sentant trahi par la France appela son ambassadeur à Paris. Sur le plan populaire, des manifestations et des émeutes ont été organisées spontanément contre les Français. Le 26 octobre les manifestants se sont déchaînés sur la population française à Meknès. Après ce triste incident, une commission internationale «commission d’enquête et de conciliation» a été sollicité par les deux gouvernements le 5 janvier 1957 pour examiner et mettre la lumière et les conditions dans lesquelles l’avion marocain a été accosté.[13]

Sur un autre volet, les interventions du Maroc en faveur de la résolution de la problématique franco-algérienne et la multiplication des bons offices n’ont reçu de la France qu’une fin de non recevoir. C’est le cas de la proposition du Maroc et de la Tunisie en 1957 lors de la visite de M. Bourguiba au Maroc, pour la médiation entre les représentants du FLN et le gouvernement français. Aussi, lors de l’organisation de la conférence maghrébine à Tanger en mai 1958 par le Parti de l’Istiqlal, parti du gouvernement, qui œuvrait pour la paix dans ce conflit et l’ouverture des pourparlers entre les parties algériennes et françaises.

Sur le plan des institutions internationales : après l’échec des différentes tentatives opérées par le Maroc afin de résoudre ce conflit et l’attitude de la France qui les refusait toutes, et suite à la proposition du général de Gaulle de tenir un référendum pour résoudre ce conflit en septembre 1958, le Maroc va reconnaître officiellement le 19 septembre le GPRA par la voix de son représentant à l’Assemblée générale, Abdellatif Filali, lors de la XIIIème session.[14] En effet, les modalités du référendum proposées par de Gaulle partaient sur la voie de la partition de l’Algérie à laquelle le Maroc s’opposait fermement. Le gouvernement marocain demandait que les négociations soient faites directement avec le GPRA et le gouvernement français et que c’est à l’ONU qu’incombe le rôle du contrôle du référendum pour en assurer la sincérité et l’authenticité.[15]

Dans la même lignée de l’assistance illimitée à son voisin et «frère» algérien et de la cause commune des peuples du Maghreb, le mois de juillet 1961, le Roi Hassan II assistait lui-même au grand meeting de Casablanca pour soutenir les dirigeants du GPRA et leur président M. Ferhat Abbas, et déclarait : « Ce n’est pas l’Algérie seule qui proteste aujourd’hui contre le partage de son territoire et de son peuple. … Le colonialisme français veut manœuvrer aujourd’hui par la ruse et l’astuce, en cherchant à diviser l’Algérie… A ces manœuvres vient s’ajouter également la question du Sahara. Le gouvernement français veut prouver que le Maroc, ainsi que les pays riverains, ont leur droit sur le Sahara et donc régler cette question avec les États intéressés… En réplique à cela j’affirme que la question du Sahara intéresse l’Algérie et le Maroc et non point le pouvoir colonisateur… Le peuple marocain et moi-même avons foi en l’unité du Maghreb arabe ».[16]

Cher Frère, Le Maroc fidèle à son action de lutte anticoloniale en faveur de l’Algérie ne s’arrêtait pas à mi-chemin et ne se contentait pas de son action sur le plan bilatéral. Il devint même l’instigateur et le porte parole de ladite cause dans le monde africain et arabe. Que ce soit dans la Ligue arabe ou auprès des États africains, le Maroc va porter haut et fort l’étendard de la lutte de l’Algérie pour son indépendance.

Ce rappel historique, n’est pas un reproche, mais juste un rappel des ponts communs bâtis avec la sueur et la bravoure de deux peuples, qui aspiraient à leur indépendance, et que l’usure du temps ne peut effacer ni des cœurs de la mémoire !

*Docteur en Droit Public


[1] Mohamed Maazouzi, L’Algérie et les étapes successives de l’amputation du territoire marocain, Ed. Dar El-Kitab, Casablanca, 1976. 244 p., pp. 217-220.

[2] Le Monde Diplomatique de février 1978.

[3] Le Maroc en marche 1961-1965. Ministère de l’Information, texte intégral de la conférence de presse tenue par le Roi Hassan II à l’Hôtel de ville de Marrakech sur les événements des frontières. Rabat 1965, p.323.

[4] Discours du 8 novembre 1958, Renaissance d’une Nation, t. IV, p.9.

[5] Discours du 1er novembre 1960, in l’Écho du Maroc du 3 novembre1960.

[6] Le Maroc en marche 1961-1965. Ministère de l’Information. Rabat 1965, p154-155

[7] Romain Yakemtchouk, Les frontières africaines, Revue générale de droit international public, Janvier-Mars 1970, p.3.

[8] Le Maroc en Marche, op cit., p.93

[9] Mohamed Lebjaoui, Vérités sur la révolution algérienne, Paris, Gallimard, 1970, 256 p., pp124-138.

[10] A. Berramdane, Le Maroc et l’Occident, op. cit., p132

[11] Note du ministère des affaires étrangères du 23 octobre 1956, n° 5046, 1347, SF, Archives MAE, Rabat.

[12]  Note du ministère des affaires étrangères du 25 octobre 1956, n° 5292, Archives MAE, Rabat.

[13] Charles Rousseau, « Chroniques des faits internationaux », Revue générale du droit international public (RGDIP), Paris, 1958, pp. 691 et suivantes.

[14]A. Berramdane, op.cit., p.133.

[15] M. Boucetta devant la commission de l’AG le 9 décembre 1960. Doc. Off. Onu, PV/CI/SR, 1124, Point 71 de l’ordre du jour, p.232.

[16] Discours du Roi Hassan II du 5 juillet 1961, l’Écho du Maroc du 6 juillet 1961.

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