Nouveaux éclairages sur les luttes de clans en Algérie par attentats interposés

Barlamane.com continue de publier les bonnes feuilles du livre Hirak en Algérie: L’invention d’un soulèvement de Salima Mellah. Révélations inédites.

Dans un puissant texte intitulé Face à la mobilisation populaire, un pouvoir fragilisé par les luttes de clans, écrit par Habib Souaïdia, ce dernier décrit comment les responsables du régime ont-ils réagi face au Hirak. Pour lui, «il est essentiel de revenir sur les très opaques luttes de clans en son sein depuis les années 2000. Un conflit notamment marqué en 2018 et 2019 par une succession de purges majuscules au sein de leurs directions, visant à préserver l’essentiel du pouvoir des chefs militaires ayant accaparé la rente pétrolière.»

Pour M. Souaïdia, les «décideurs militaires algériens, animés des mêmes passions pour le pouvoir et l’argent, en s’intéressant d’abord aux premières années de la présidence d’Abdelaziz Bouteflika. Les luttes de clans par attentats interposés des années 2000 En 2003, une année avant sa réélection pour un deuxième mandat, le nom d’Ahmed Gaïd Salah (soixante-trois ans) figurait parmi les quelques généraux-major devant être admis à la retraite. Et pourtant, l’année suivante, il devenait chef d’état-major de l’armée en remplaçant le général-major Mohamed Lamari (1939-2012), brutalement limogé en août 2004.»

Des détails accablants sont dévoilés. «À coups de mises à la retraite, de promotions et de mutations, le général Gaïd Salah et ses mandants au sein de l’état-major, s’abritant derrière le président Bouteflika, ont réussi à élargir leur pouvoir pour avoir la haute main sur l’armée. La démission forcée de Mohamed Lamari a fait sauter un verrou, permettant au nouveau chef d’état-major de placer ses fidèles et de se débarrasser de ses adversaires» a-t-on affirmé. «Autour de Gaïd Salah, d’autres officiers criminels des années de la sale guerre, en particulier certains anciens commandants des régiments des forces spéciales, vont ensuite monter en grade. Quand on connaît de l’intérieur le fonctionnement du régime, il n’est pas surprenant que tout au long de ces années, sa gouvernance réelle ait été aux mains d’hommes familiers des crimes et des manipulations, prêts à déchaîner la violence et la terreur pour mieux contrôler la population ou pour régler leurs comptes entre eux. En ont témoigné notamment les terribles attentats terroristes de 2006 et surtout de 2007, conséquences directes des très vives tensions opposant alors les chefs du DRS et ceux de l’ANP.»

«Le relatif équilibre retrouvé ensuite entre les deux pôles du régime, l’état-major de l’armée et la présidence d’un côté, les chefs du DRS de l’autre, s’est à nouveau rompu à partir de 2010, lorsque ces derniers ont révélé sur la scène médiatique algérienne, largement instrumentalisée, de multiples affaires de corruption impliquant des proches de la présidence comme Chakib Khelil (ministre de l’Énergie et des Mines de 1999 à 2010) et le frère du président, Saïd Bouteflika, en particulier dans divers dossiers concernant Sonatrach (voir chapitre précédent). De 2010 à 2013, date de l’AVC de Bouteflika qui l’a définitivement invalidé, les règlements de comptes au plus haut niveau de l’État se sont traduits par des révélations par médias interposés sur ces affaires de corruption. Telle est la vie politique en Algérie, où chaque groupe constitue des dossiers de corruption sur un autre groupe pour l’affaiblir et prendre sa place, et non pas pour préserver le bien des Algériens – bien au contraire, puisque seuls des seconds couteaux, voire de parfaits innocents, sont en général inquiétés par la justice à la suite des révélations médiatiques, comme l’a encore montré dans les affaires Sonatrach de l’époque l’arrestation par les agents du DRS de nombre de ses hauts cadres accusés de corruption et de membres de leur famille. Ces affaires de corruption accablent alors pourtant autant sinon plus le président de la République et son entourage que l’ancien ministre Chakib Khelil. Bouteflika a été accusé, à demi-mot, d’avoir couvert des agissements antinationaux, pour le compte d’intérêts personnels et étrangers. Devant les enquêteurs du DRS et le juge d’instruction du tribunal d’Alger, certains cadres ont accusé l’ancien ministre de l’Énergie d’avoir trahi le pays en élaborant en 2000 une nouvelle loi sur les hydrocarbures sous la dictée des grands groupes pétroliers internationaux» a-t-on détaillé.

«En 2013-2014, premières purges à la tête du DRS. Cette série de révélations gravissimes autour de Sonatrach s’est poursuivie jusqu’à la prise d’otages massive menée du 16 au 19 janvier 2013 par les «Signataires par le sang», un groupe djihadiste jusque-là inconnu, sur le site d’exploitation gazière de Tiguentourine (près d’In-Amenas, dans le sud-est de l’Algérie). La gestion de crise de cet événement a donné lieu à un très grave différend entre les officiers de l’état-major et ceux du DRS présents sur place. Un différend qui se soldera par la mort de trente-huit otages occidentaux, un Algérien et vingt-neuf terroristes, tous tués par les tirs des hélicoptères du DRS. Les services secrets occidentaux sauront très vite par qui leurs ressortissants ont été tués. Et ils comprendront également que l’opération terroriste était très probablement une manipulation du DRS, tant le scénario suivi répétait celui de nombreuses opérations antérieures : avant un attentat djihadiste, les médias annoncent la création d’un nouveau groupe armé qui aurait été le fruit d’une dissidence d’un autre groupe, puis ce groupe est liquidé ou disparaît dans la nature» indique-t-on.

«De surcroît, le fameux émir Mokhtar Belmokhtar, qui a créé le groupe, était connu pour ses liens étroits avec le DRS. Furieux de ce crime du DRS, les chefs des services américains et britanniques ont fait savoir aux généraux de l’état-major de l’ANP que cela ne devait plus jamais arriver, et qu’ils devaient impérativement mettre fin aux manipulations des groupes islamiques de l’armée par les chefs du DRS. Et ces pressions ont redoublé après la curieuse découverte faite par des militaires tunisiens lors d’opérations contre des maquis islamistes à l’est du pays, à l’automne 2013 : sur les téléphones portables de djihadistes algériens qu’ils avaient tués dans ces maquis, ils ont constaté que plusieurs avaient conservé la trace de communications avec des numéros de téléphone de responsables du DRS à Alger 131… D’où le regain de tension entre les deux pôles du pouvoir militaire, aggravé entre-temps par l’hospitalisation à Paris du président Bouteflika, victime le 27 avril 2013 d’un grave accident vasculaire cérébral (AVC). Il revient à Alger le 16 juillet après deux mois et demi de soins intensifs. La brève apparition du président au côté des cinq plus hautes autorités du pays ne rassure guère sur l’avenir du pays : il n’est plus que l’ombre de lui-même et plonge ainsi l’Algérie dans l’incertitude à quelques mois de la présidentielle de 2014» a-t-on détaillé.

Selon l’auteur, les services de renseignements  ont été par la suite ainsi mis sous l’égide de l’état-major, non pas pour faire diminuer l’influence de la «police politique» mais afin que l’état-major contrôle mieux sa direction. Tous ces services dirigés depuis plus de vingt ans par le patron du DRS passeront ainsi sous le contrôle effectif de l’état-major au sein de la DCSA, alors que le DRS (qui a conservé deux directions importantes, la DSI et la DDSE, responsables du contre-espionnage et du renseignement extérieur) reste rattaché à la présidence, en principe sous la houlette du général-major Athmane «Bachir» Tartag, nommé conseiller du président.

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