Quand El Yazghi attribue (presque) la paternité du Polisario à Hassan II

Sa sortie a été remarquée. Que Mohamed El Yazghi déclare sur la chaîne 2M que c’est la répression subie par le fondateur du Front Polisario El Ouali Mustapha Sayed qui a poussé ce dernier à fonder le mouvement séparatiste a quelque peu dérouté. L’émission a été suivie par un million de téléspectateurs. On n’ose imaginer l’impact de l’appel lancé par l’une des personnalités politiques les plus connues du pays, qui invite à réhabiliter un farouche adversaire du Maroc, converti pour l’occasion en chantre de l’intégrité territoriale du pays, et l’Etat marocain en créateur involontaire du Front Polisario…

Car oui, selon El Yazghi, El Ouali Mustapha Sayed aurait été un soutien de l’intégrité territoriale du royaume. C’est la répression subie par un groupe de jeunes manifestants (dont il faisait partie) à Tan-Tan, à l’été 1972, qui l’aurait poussé à se radicaliser et à se tourner vers la Libye puis l’Algérie, pour fonder le Front Polisario…

En reprenant à peu de frais ce récit de la création du Front Polisario, El Yazghi n’invente rien. Il est difficile de retracer avec certitude l’origine de ce mythe, dont la circulation dans les milieux militants durant l’ère Hassan II est attestée. Une fois ce mythe déplié, il révèle ses implicites: l’apparition du Front Polisario, ce serait avant tout de la faute de Hassan II, qui serait le premier responsable de sa naissance. A tout le moins, le Front Polisario aurait été le résultat d’un « excès de zèle » de Mokhaznis marocains qui, en 1972, ont réprimé des fils de notables Sahraouis manifestant à Tan-Tan contre la colonisation espagnole, sans se douter qu’ils étaient en train de créer un ennemi pour l’avenir. A en croire El Yazghi, les séparatistes ne seraient que des victimes passives, « poussées » à contrecœur vers cette voie par la force des choses. Et ce serait le cœur lourd qu’El-Ouali Moustapha Sayed aurait suivi la voie escarpée du séparatisme…

Cette lecture ferait presque de la création du Front Polisario le dernier retranchement d’El Ouali Mustapha Sayed. En plus d’offrir une lecture apologétique de la naissance du Front Polisario, elle légitime dans une certaine mesure le séparatisme, montré comme une simple « réaction » à la répression.

El Ouali Mustapha Sayed a toujours été séparatiste

De tous les effets prêtés à la répression, celui de permettre la naissance d’une revendication séparatiste semble le plus irréel; Il est établi qu’elle peut pousser des groupes protestataires à se radicaliser. Mais qu’elle permette à elle seule la naissance d’une revendication séparatiste est absurde; tout au plus, elle peut en accélérer l’affirmation, mais encore faut-il qu’elle soit déjà là.

Dans l’esprit d’El Ouali Mustapha Sayed, cette revendication était déjà là, et la répression de la manifestation de Tan-Tan n’y a pas changé grand-chose. La genèse du Front Polisario doit se lire au croisement de plusieurs dynamiques et trajectoires: en plus de celle propre à El Ouali Mustapha Sayed, celle du dossier saharien au niveau national et international, mais aussi celle du mouvement estudiantin marxiste-léniniste de l’époque.

Le Front Polisario est moins le produit de la répression étatique que de la pensée de l’extrême-gauche marocaine des années 1960. La pensée du noyau fondateur du groupe était lourdement influencée par le marxisme-léninisme des universités du royaume. L’horizon d’El Ouali Mustapha Sayed, c’était la révolution, entendue dans son sens marxiste comme transformation des structures sociales du Sahara. Le fondateur du Front Polisario était porteur d’un projet alternatif: renversement du cadre tribal de la société sahraouie, homogénéisation de celle-ci sous l’étendard d’un parti unique, qui inoculerait une idéologie provisionnelle unique, etc. Mais pour qu’il puisse l’accomplir, encore fallait-il libérer le Sahara.

A l’époque, sa figure de l’ennemi était l’Espagne, qui occupait encore ce territoire. Quant au Maroc, El Ouali Mustapha Sayed était loin de le considérer comme souverain sur ces terres. Si le fondateur du Front Polisario avait, il est vrai, établi des contacts avec le gouvernement et les partis marocains au début des années 1970, sollicitant leur soutien pour libérer le Sahara de la colonisation espagnole, cela ne veut pas dire qu’il adhérait à la thèse de la souveraineté du Maroc. En parallèle, il carillonnait ses thèses sur l’indépendance du Sahara à la faculté de Rabat. Aux yeux du fondateur du Front Polisario, le Maroc était vu comme un partenaire, un pays du voisinage. Le projet qu’il défendait était celui d’une entité indépendante, qui soit étroitement liée au Maroc sans faire partie de ses provinces.

Ceci est corroboré par le récit de ses rencontres avec les chefs des partis marocains. En 1972, El Ouali Mustapha Sayed jouissait du soutien d’une partie de la gauche estudiantine et de certains dissidents de l’Union nationale des forces populaires (UNFP), mais celui des partis politiques était loin d’être acquis. Le mouvement naissant avait besoin de soutiens de poids. La rencontre d’une délégation présidée par El Ouali Mustapha Sayed avec Allal El Fassi a tourné court. Le zaïm de l’Istiqlal les a froidement reçus. Sans les saluer, sans lever les yeux d’un document qu’il lisait, il leur a fait signe de s’asseoir, de la main gauche. El Ouali Mustapha Sayed a, à plusieurs reprises, prononcé le mot « libération ». Allal El Fassi n’a pas « jeté l’anathème, préférant faire semblant de ne pas voir derrière le mot “libération” celui d’indépendance », comme l’a écrit plus tard Ahmed Baba Miské dans son livre “Front Polisario: l’âme d’un peuple”. Allal El Fassi leur a expliqué en substance que la situation du Maroc n’était pas propice au soutien d’une lutte armée au Sahara, mais que s’ils l’entamaient et que les Espagnols se retrouvaient obligés d’en tenir compte, là seulement, l’Istiqlal prendrait les choses en main pour mener les négociations. « Eh ! bien, vous pouvez commencer à préparer vos dossiers, car nous, nous allons nous battre », lui a répondu El Ouali Mustapha Sayed, dont les propos ont été rapportés par Baba Miské.

Un activisme qui a alerté les autorités

Du côté de Abderrahim Bouabid et d’Ali Yata, une prudence similaire. Une même attitude a été observée par les autorités marocaines qui semblent avoir cherché à ne pas s’aliéner ces jeunes sahraouis, du moins dans un premier temps. Seule l’UMT a accepté de soutenir leur cause de manière non-conditionnelle, et c’est sous son égide que plusieurs meetings ont été tenus en 1972, à Casablanca, à Marrakech, à Meknès, à Oujda et même à Tétouan.
Ayant échoué à obtenir le soutien des partis et du gouvernement marocains, El Ouali et ses compagnons sont retournés au sud. Chacun des membres du groupe « devait passer des vacances dans son secteur pour s’informer de l’état d’esprit des populations, et amorcer un travail de conscientisation. Enfin, chacun devait rejoindre Zouérate en traversant le Sahara et en amassant le plus possible d’informations et de contacts. Il s’agissait d’un congrès itinérant en quelque sorte », selon Ahmed Baba Miské. C’est cet activisme qui aurait déclenché la suspicion des autorités marocaines, et vraisemblablement provoqué la répression de la manifestation de Tan-Tan en 1972.
L’empressement des autorités marocaines à mettre fin à la contestation de l’embryon du Front Polisario tient à une explication simple: en cette année 1972, le Maroc croyait définitivement résoudre le problème saharien, et ne souhaitait pas voir émerger de nouveaux protagonistes. Un accord tacite a été trouvé avec la Mauritanie durant cette période, et lors du sommet de l’OUA qui s’est tenu à Rabat entre le 12 et le 15 juin 1972, Houari Boumediene s’était alors engagé à soutenir le Maroc. « Majesté, nos deux peuples sont solidaires et l’Algérie donnera son appui au Maroc afin qu’il récupère tous les territoires sur lesquels il demande la souveraineté », avait déclaré le président algérien, dont les propos ont été rapportés dans Le Figaro du 16 juin 1972.
Dédié au soutien des mouvements de libération africains, le sommet de Rabat a été une occasion, pour Hassan II, de manifester son appui à la décolonisation du continent. Hassan II et les autres chefs d’Etat africains avaient admis onze mouvements de libération africains à siéger au Comité de libération de l’OUA, et avalisé une augmentation de 50 % le budget des mouvements de libération, à laquelle le Maroc a ajouté une contribution individuelle d’un million de dollars. Le souverain avait également ébauché une stratégie à l’usage des mouvements de libération: « Je pense que si les mouvements de libération veulent parvenir à un résultat, il faut que les pays limitrophes acceptent d’abord de servir de bases militaires. En acceptant de servir de base, ils accepteront en même temps tous les inconvénients de cette situation à savoir le droit de suite, de poursuite, de représailles. Si un mouvement de libération doit vraiment être organisé et formé, il lui faut s’ériger en gouvernement en exil avec ses ministres, son premier ministre, son chef d’Etat. A ce moment il demande la reconnaissance de jure ou de facto non seulement des pays africains, mais des pays amis », avait déclaré Hassan II lors d’une conférence de presse tenue le 16 juin 1972. Ironie du sort: cette stratégie, suggérée par le roi aux mouvements de libération d’Afrique du Sud, de l’Angola et du Mozambique, a fini par être utilisée contre lui par le Front Polisario et l’Algérie.

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