Un livre sur le Hirak met en relief l’autoritarisme brutal et la corruption effrénée au sommet du régime algérien

Né en février 2019 du rejet massif du pouvoir en place, le Hirak réclame un changement radical du «système» politique en place depuis l’indépendance du pays en 1962. Pour le contrecarrer, le président Tebboune a a pris plusieurs décisions lors des réunion du Haut-Conseil de sécurité (HCS), qui regroupe les principaux hauts responsables de l’État, notamment le premier ministre, le ministre des affaires étrangères, son collègue de l’intérieur et le chef d’état-major de l’armée et le patron de la gendarmerie.

Dans un texte fouillé intitulé «La banqueroute au bout de la dictature» paru dans le livre Hirak en Algérie: L’invention d’un soulèvement, l’économiste algérien Omar Benderra, indique que la longue embellie financière algérienne des années 2000 a essentiellement bénéficié à une caste d’intermédiaires et d’affairistes parasitaires.

Pour lui, «le régime Bouteflika s’était révélé incapable de stimuler la production locale, l’investissement et la création d’emplois. L’économie reste toujours totalement dépendante des hydrocarbures. Mais cette incapacité n’est pas seulement imputable aux errements d’un règne qui a duré vingt ans. Les prodromes de la faillite remontent aux années 1960. La dérive s’est accentuée dans les années 1980, avec la mainmise des réseaux de corruption sur le commerce extérieur.»

«Malgré l’utilisation de la rente pétrolière pour tenter d’acheter la population et l’entretien d’une économie informelle favorable à la fois au maintien de la corruption et au contrôle de la société, la menace d’une déroute économique catastrophique est l’un des ingrédients importants de la révolte populaire de 2019. La situation économique générale de l’Algérie et ses perspectives particulièrement alarmantes forment incontestablement la toile de fond du Hirak» détaille M. Benderra. Pour lui, «le changement revendiqué par la majorité du peuple est très largement déterminé par une exaspération ancienne, de plus en plus lancinante, nourrie par des réalités sociales en dégradation rapide dans un horizon menaçant. L’autoritarisme brutal, la corruption effrénée organisée au plus haut niveau et la répression systématique des libertés fondamentales auraient sans doute été moins insupportables si un minimum de gestion de l’économie avait été assuré par le pouvoir installé par le coup d’État du 11 janvier 1992. Le creusement des inégalités et les conditions d’existence inacceptables imposées au peuple par une dictature impotente et stérile alimentent incontestablement le mécontentement général.»

Selon cet ancien président de Banque publique en Algérie, «aussi soudainement qu’elle est apparue au firmament de la dictature, la corne d’abondance financière dont a bénéficié l’exécutif a disparu du jour au lendemain pour ne laisser derrière elle qu’un paysage économique ravagé par la désindustrialisation et les privatisations crapuleuses, improductif et sans ressort. Au bout de cette décennie d’euphorie financière, de corruption et de dilapidation, si des infrastructures extrêmement coûteuses mais aux impacts économiques éminemment discutables ont été effectivement réalisées, les conditions sociales n’ont guère été améliorées, malgré les distributions de subventions, logements et crédits bon marché, etc.»

«Bien au contraire, symboles de l’abandon et de l’incompétence générale, la santé comme l’enseignement et les autres services publics sont largement sinistrés et pour beaucoup inopérants. Les scandales d’écoles gravement délabrées, d’hôpitaux-mouroirs et de logements sociaux insalubres forment l’interminable chronique du laisser-aller, de l’incompétence et de la négligence. Les catégories les plus vulnérables sont précarisées et les inégalités plus criardes que jamais dans l’histoire du pays. Frappés de plein fouet par les effets de la corruption, le chômage et l’impossibilité d’envisager le moindre futur, méprisés par la hogra des dirigeants, les jeunes n’ont souvent d’autre issue que la harga, la traversée illégale de la Méditerranée, fuite éperdue et trop souvent fatale vers des ailleurs fantasmés» a-t-on écrit.

Les nouveaux décideurs du régime sont les généraux de l’ombre dont le porte-parole était le chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), Ahmed Gaïd Salah. «Abrités derrière leurs hommes d’affaires et leurs réseaux médiatico-policiers, ces derniers ont eu beau jeu de prendre leurs distances avec les groupes d’intérêts concurrents, ceux qui gravitaient autour du président déchu comme ceux constitués par des personnalités évincées de positions au sommet de l’armée ou des services de sécurité» souligne M. Benderra. «Au lendemain de la révocation d’Abdelaziz Bouteflika, des oligarques, des milliardaires proches des généraux de la police politique, ont été jetés en prison comme de vulgaires délinquants par le groupe d’officiers supérieurs qui constituent le pouvoir réel ; alors que les oligarques appartenant aux réseaux de ces derniers n’ont pas été inquiétés Selon le storytelling diffusé par des médias aux ordres, la déviance morale, la corruption systémique et la gouvernance calamiteuse du pays auraient débuté en 1999 avec l’installation d’Abdelaziz Bouteflika à la tête de l’État. Cette datation est réaffirmée, mezza voce mais avec insistance, par les propagandistes du régime qui certifient que cette page chaotique de l’histoire algérienne aurait été définitivement tournée avec la mise hors d’état de nuire de ces réseaux malfaisants formés d’hommes d’affaires véreux, de politiques malhonnêtes et d’officiers félons.»

«Si la culpabilité de ces individus ne fait guère de doute, attribuer à ces seuls regroupements mafieux la responsabilité complète des délits de corruption commis contre la société tout entière ne correspond nullement à la réalité. Tout comme il serait mensonger de dater la naissance de la corruption et l’origine de la faillite de la gestion économique du pays de l’avènement du président Bouteflika en 1999» assène-t-on.

De fait, la corruption au sommet de l’État et de ses appareils est aussi vieille que le régime militaro-policier installé par le colonel Houari Boumediene au lendemain du coup d’État du 19 juin 1965, même si l’évolution a été très progressive.

Les détails présentés par l’auteur sont accablants. «L’étatisation du commerce extérieur et les marchés publics lancés au nom d’une industrialisation centralement contrôlée par l’administration constituent, avec les achats d’armements et les ventes d’hydrocarbures, les vecteurs premiers de détournements au bénéfice des décideurs du régime et de leurs hommes d’affaires. Il apparaît rapidement que les très substantiels contrats clefs en main  de projets industriels figurant dans les plans successifs de développement des années 1970 sont propices aux surfacturations et aux dessous-de-table. Avec ceux effectués sur les contrats d’approvisionnements, les prélèvements illicites sur ces transactions forment la base économique historique, l’accumulation primitive, des précurseurs des groupes d’intérêts actuels.»

« Ces réseaux de commissionnements et d’influence réunissent officiers supérieurs, responsables de secteurs économiques ou d’entreprises publiques et hommes d’affaires basés à l’étranger. Les importations de plus en plus massives de produits alimentaires et pharmaceutiques voient alors l’intervention de tiers notoirement connectés à des hiérarques de l’armée et de la police politique. Des intermédiaires, algériens et d’autres nationalités, pour la plupart établis en Europe (Paris, Nice, Genève, Madrid) et aux États-Unis, sont identifiés comme tels par les banques et administrations européennes. Ces vieux réseaux, parfois nés au cours de la guerre de libération (pour l’armement et l’approvisionnement de l’ALN), forment la première génération du système de captation illicite de ressources publiques. Ce qui a été aux origines une impulsion à l’investissement public va ensuite se transformer en addiction rentière facilitée par les mutations idéologiques internes et externes qui interviennent à la fin des années 1970 » détaille M. Benderra.

«Les pénuries se succèdent et les autorités ont de plus en plus de difficultés à assurer les importations alimentaires et pharmaceutiques vitales pour le pays. Le service de la dette consomme en effet l’essentiel des recettes d’exportation des hydrocarbures. Plutôt que d’envisager des mesures de réorganisation de l’économie, le gouvernement assume la fuite en avant dans le recours aux financements à court terme à des taux de plus en plus exorbitants, précipitant le pays dans un debt trap (piège de la dette) sans issue» affirme l’économiste chevronné.

Selon lui, les réformateurs algériens ne parviennent pas à mettre résolument en œuvre une stratégie nationale de réorganisation de l’économie et de sortie de crise. «Très rapidement, la libéralisation du commerce extérieur heurte toutefois frontalement les intérêts des décideurs militaro-sécuritaires. L’ouverture contrôlée à la concurrence introduit en effet de nouveaux acteurs indépendants, qui menacent les commissions illégales prélevées par les généraux à la tête de réseaux de corruption liés aux importations de céréales, de sucre, de café, de médicaments, etc. Dans le même temps, l’ouverture démocratique libère des forces politiques qui remettent en cause le monopole du pouvoir imposé par la police politique.»

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